Hors du gouffre (The man who came back, Raoul Walsh, 1931)

Un fils à papa chassé par son père pour ses débauches tombe amoureux d’une chanteuse de cabaret…

Le couple borzagien par excellence Janet Gaynor/Charles Farrell est ici filmé par Raoul Walsh car l’échec de Liliom a dépossédé l’auteur de L’heure suprême du projet. Le mélo a beau être alambiqué et verbeux, les grands gestes théâtraux du toujours sympathique Charles Farrell ont beau passer moins bien que dans les films muets, la douceur sublime de Janet Gaynor et les éclairages de Arthur Edeson font de Hors du gouffre un pas si mauvais film que ne l’a dit sa star féminine (« mon plus mauvais film« ).

Gagnant quand même (The shamrock handicap, John Ford, 1926)

Le palefrenier d’un châtelain irlandais ruiné devient jockey en Amérique…

Une pépite typiquement fordienne à base d’exil, d’Irlande et de rêve américain. Disons-le clairement: le traitement de la différence entre l’Irlande et les Etats-Unis, qui constitue le sujet du film, est ici plus franc, moins enjoliveur et moins superficiel que dans L’homme tranquille. Dès 1926, l’absence d’illusion de John Ford quant aux mythes américains est évidente: The shamrock handicap n’a rien d’un hymne à la réussite par le travail acharné. Sans oblitérer l’absence d’avenir économique dans la verte Erin, le cinéaste montre les fêlures et les échecs d’un petit Irlandais propulsé sur les champs de course par un capitaliste nullement méchant mais dénué d’état d’âme. Dans ce rôle, le jeune Leslie Fenton se révèle un excellent acteur, sobre et touchant. Le couple qu’il forme avec la pétillante Janet Gaynor est ravissant. Le relatif pessimisme de l’oeuvre n’empêche nullement la gaieté, la bonne humeur et l’humour fordiens de s’exprimer à travers notamment le truculent personnage de J. Farrell MacDonald. Les cartons sont parfois joliment poétiques. Enfin, la lumière de George Schneiderman est belle et les images sont, comme toujours, composées avec la plus naturelle des perfections.

La Foire aux illusions (State fair, Henry King, 1933)

Dans la campagne américaine, un fermier va présenter son meilleur cochon à la foire annuelle de l’état, accompagné par son épouse, sa fille et son fils.

Typiquement le genre de chronique rurale où excellait Henry King. La simplicité nonchalante de la mise en scène ne dissimule pas la belle rigueur classique de la construction narrative. Henry King suit les amours de chacun de ses personnages qui évoluent en même temps que le déroulement de la foire. Will Rogers est une incarnation idéale du père de famille campagnard mais la star de l’Ouest américain laisse en fait la part belle aux jeunes premiers qui l’entourent. Et c’est heureux tant Janet Gaynor est sublime. Si les plans où elle joue à se faire peur dans les montagnes russes, où elle se promène doucement la nuit tombée au bras de son amoureux, où elle quitte la maison de celui-ci après avoir refusé sa demande en mariage, si ces plans donc comptent parmi les plus délicats, les plus touchants, les plus beaux du cinéma américain de l’époque, c’est en grande partie grâce à la frêle beauté qui est la sienne.

On saura bien sûr gré à Henry King d’avoir, aidé par la superbe photographie de Hal Mohr, capté cette grâce mieux qu’aucun de ses contemporains ne l’eût fait. Borzage et Murnau, me répondrez-vous peut-être ? Certes, mais à la sensibilité lyrique de ses deux prestigieux collègues de la Fox, King adjoint son incomparable empathie pour les habitants de l’Amérique profonde, sachant insuffler un parfum d’éternité aux gestes de tendresse les plus simples. Ainsi, cette scène où Will Rogers conduit sa famille à la foire. La nuit tombe, il allume l’auto-radio, une rengaine sentimentale se fait entendre, ses enfants s’endorment peu à peu, le pater familias rajuste le châle de son épouse qui se tient à sa droite. C’est le genre de scène, tout en pudeur et en délicatesse, qui fait comprendre pourquoi, au soir de sa très longue carrière, le grand cinéaste disait considérer State fair comme un de ses quatre films préférés.

L’ange de la rue (Frank Borzage, 1928)

Une jeune fille pauvre qui a volé pour soigner sa mère se réfugie dans un cirque. Elle y rencontre un peintre qui tombe amoureux…

On ne dira jamais assez de bien des quatre mélos réalisés par Frank Borzage à la Fox entre 1927 et 1929. Ce sont les parangons d’un cinéma à jamais révolu dont la foi indéfectible dans une histoire apparemment très simple était exprimée à travers une mise en scène d’une pureté inouïe. Pour l’œuvre de Borzage, contrairement à celle de Sirk, pas de regard ironique possible, pas de postérité entretenue par une descendance dégénérée (Fassbinder, Ozon, Haynes…). Dans Street angel, le cinéaste est parvenu à un tel degré de maîtrise qu’il n’y a presque pas de cartons pour faire avancer la narration. Les images suffisent.

Voyez les plans-séquences magistraux du début qui, en un minimum de temps, donnent vie à la Naples recréée en studio! Admirez la grâce absolue de Janet Gaynor dont l’interprétation est au-delà des mots! Appréciez la limpidité d’une écriture dramatique révélant la complexité des enjeux d’une trame très simple; permettant ainsi à l’auteur de montrer de la plus émouvante des manières que la foi est l’essence d’un couple. Savourez la bonne dose d’humour dont Borzage teinte son mélodrame, évitant allègrement la lourdeur pathétique! Pleurez devant l’acmé finale, manifestation d’un amour définitivement triomphant digne de Elle et lui! Le film est muet mais rarement des cris auront été si bouleversants au cinéma. « Look at myes eyes Gino ! »

Small town girl (William Wellman, 1936)

Un soir de beuverie, un noceur issu d’une bonne famille épouse une douce provinciale…Un petit peu trop long par instants, pas si conventionnel que ça du fait que ça navigue entre les genres (ça part comme une comédie…et puis en fait ce n’en est pas vraiment une). La réussite du mélange des registres tient plus à la grâce de Janet Gaynor, sublime « fille de province », un plan sur son visage suffisant à faire passer une séquence du coté de l’émotion, à insuffler une gravité que l’on n’imaginait pas qu’à un scénario à grosses ficelles. A noter la présence de James Stewart à ses débuts, dans le rôle du benêt amoureux forcément déçu.

L’isolé (Lucky star, Frank Borzage, 1929)

Tourné deux ans après L’heure suprême, ce nouveau mélo de Borzage en reprend le couple d’acteurs et la trame, à savoir l’amour qui en temps de guerre transcende condition sociale et lésions physiques. Encore une fois, le poète, grâce à une utilisation géniale des artifices du studio -et en particulier des superbes décors bucoliques- auréole d’une touche onirique tout ce qu’il filme. Les cadres sont plus beaux les uns que les autres mais jamais Borzage ne verse dans le contemplatif. Chaque plan est au service de l’histoire et la beauté est évidente, elle apparaît quasi-naturelle en dépit de son caractère fondamentalement artificiel, comme si les images étaient celles d’un autre monde que l’artiste se contentait de nous dévoiler grâce au mystérieux pouvoir du cinéma, un monde qui se tiendrait sur la frontière ténue entre le rêve le plus pur et la réalité la plus triviale. C’est qu’aux images sublimées répondent des séquences ancrées dans le quotiden, des séquences où le désir amoureux est montré aussi élégamment que frontalement. La narration est donc d’une limpididé exemplaire, elle fait admettre au spectateur le miracle final comme si celui-ci coulait de source. Tout au plus pourra t-on regretter le personnage caricatural du « troisième homme » qui cumule les défauts et n’est guère intéressant par rapport au couple central.
En revanche, le jeu extraordinairement naturel de Charles Farrell et Janet Gaynor fait exister les personnages au-delà de leur fonction archétypale. Leurs échanges, leurs gestes pleins de vie et d’humour empêchent le mélodrame de sombrer dans le misérabilisme. Ainsi de la première rencontre de la jeune fille avec le soldat revenu paraplégique du front où, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, l’handicapé l’amuse, nous amuse à faire des figures avec son fauteuil roulant. Politesse du désespoir mais aussi dignité conférée par l’auteur à son héros brisé.
C’est peut-être dans cette alliance entre extrême vitalité des personnages et pure poésie de studio que réside le secret des derniers muets de Borzage, en particulier ce Lucky star, film définitivement sublime où l’évidence de la beauté répond à l’évidence des miracles.