La lance brisée (Edward Dmytryk, 1954)

A sa sortie de prison, le fils, rejeté par ses frères, d’un puissant baron du bétail se rappelle les événements précédant son incarcération.

La fausseté du suspense autour du flashback n’a d’égal celle d’oppositions familiales se voulant tragiques. Ce qui conduit au duel final est complètement tiré par les cheveux. Plus de rigueur dans la narration aurait été salutaire car La lance brisée contient de belles choses; ainsi les rapports entre le riche propriétaire et son épouse indienne. Il faut également préciser que Spencer Tracy et Richard Widmark, tous deux excellents, font partiellement oublier les gros fils blancs du récit.

Deep waters (Henry King, 1948)

Dans le Maine, un orphelin pris en charge par l’assistance publique se lie avec un pêcheur de homards…

L’ancrage dans une communauté de pêcheurs peinte avec précision et empathie par Henry King ainsi que de très bons comédiens en tête desquels le jeune Dean Stockwell donnent de la consistance à ce récit convenu voire simpliste d’enfant fugueur.

Wait ’til the sun shines, Nellie (Henry King, 1952)

Entre 1895 et 1945, la vie d’un barbier installé dans une petite ville de l’Illinois le jour de son mariage.

Wait ’til the sun shines, Nellie s’inscrit dans le genre americana, le courant nostalgique et idéaliste du cinéma hollywoodien qui se plaisait à recréer l’Amérique provinciale du tournant du XXème siècle. Henry King y a excellé. Ça tombe bien, Wait ’til the sun shines, Nellie est un film de Henry King!

Contrairement à d’autres pépites du genre  (tel Adieu jeunesse! ou The vanishing Virginian), ce film n’a rien de doux ou de réconfortant et il ne stimule la nostalgie qu’en de rares instants. En fait, il ne cesse de montrer comment les bonnes intentions d’un héros bienveillant mais borné le mènent à des drames. Ce brave barbier aime ses proches mais refuse de les écouter, il veut éloigner le mal de ses enfants sans se demander pourquoi ces derniers sont attirés par ce mal. Cette attitude rigoriste le conduira à plusieurs catastrophes. Il est donc clair que, sans verser une seule seconde dans le pamphlet, en laissant le récit se charger du discours, les auteurs se montrent ici très distants à l’égard des valeurs puritaines qui fondent l’éthique pionnière américaine.

Cet angle d’attaque pour le moins critique de son sujet n’empêche pas Wait ’til the sun shines, Nellie de regorger de la tendresse et de la sensibilité propres au cinéma d’Henry King. En dépit de ses erreurs, le cinéaste aime de toute évidence son personnage et son acteur principal David Wayne est d’ailleurs aussi bon lorsqu’il joue le jeune marié que lorsqu’il interprète l’homme mûr dépassé par sa progéniture.
Le metteur en scène montre d’une façon délicate et concrète les sentiments qui animent ses personnages. Bien souvent, cela tourne autour d’objets. Ce qui permet au cinéaste de rester terre-à-terre lorsqu’il évoque des états d’âme. L’invisible passe par le visible. Un éventail, un rouge à lèvres ou encore un châle de fourrure sont ici autant d’accessoires qui permettent de mettre en scène l’évolution des sentiments. Plus que jamais, Henry King se distingue dans le registre qui était le sien à Hollywood: le lyrisme quotidien.
Il est en cela bien aidé par la lumière de son comparse Leon Shamroy qui signe encore une fois un superbe Technicolor, tantôt chaleureux tantôt étonnamment réaliste.

Enfin, et c’est peut-être ce qui en fait le chef d’oeuvre de King, Wait ’til the sun shines, Nellie est émaillé d’instants de grâce qui transcendent la chronique et en font un songe intemporel, détaché de son contexte réaliste. Je pense à ces chants en canon qui reviennent régulièrement et qui remplissent un rôle analogue à celui du choeur dans la tragédie grecque ou encore à ce sublime panoramique sur la rue principale qui achève le flash-back, condensant la puissance du souvenir en une poignée de secondes.