Lili (Charles Walters, 1953)

Dans le Sud de la France, une orpheline de 16 ans est embauchée par un spectacle itinérant et découvre les cruautés de la vie…

D’un côté, il y a donc la rencontre entre une orpheline trompée par les hommes et un danseur rendu boiteux et aigri par la guerre (joué par un Mel Ferrer que je n’avais jamais vu aussi touchant)…De l’autre, il y a le traitement enjoué, onirique et bariolé appliqué par le spécialiste de la comédie musicale à la MGM qu’était Charles Walters. Ces deux aspects antagonistes sont miraculeusement liés par la poésie qui émane d’une mise en scène concise (le budget n’est pas énorme et le film est court), pudique et délicate. Cette poésie se matérialise pleinement dans le minois de Leslie Caron qui tient ici son meilleur rôle, dans la ravissante chanson qu’est Hi Lili Hi Lo et surtout dans les séquences avec les marionnettes qui sont absolument irrésistibles de tendresse (on songe à Charlot). En définitive, le sujet est celui d’un mélodrame, la forme est celle d’un conte de fées et le film est un de ces petits joyaux de l’âge d’or, à la fois fondamentalement hollywoodiens de par leur pouvoir d’enchantement et tout à fait inclassables.

Lac aux dames (Marc Allégret, 1934)

Le maître-nageur d’un lac de montagne est courtisé par différentes jeunes filles.

La peinture des sentiments a la fausseté des bluettes, la mise en scène manque de dynamisme et de fraîcheur, les effets poétiques sont désuets mais le charme insolite de Simone Simon, révélée par ce film, est, lui, toujours vivace.

L’île perdue/La femme du bout du monde (Jean Epstein, 1937)

Sur une île près de l’Antarctique, des marins partis chercher du radium tombent sous le charme d’une femme qui tient un bar avec son mari et son fils.

Une sorte de baudruche filmique. Le film aurait été considérablement mutilé (au point de changer de titre) et cela se voit car toutes les intrigues se résorbent (plus qu’elles ne se résolvent) subitement après environ 50 minutes de projection. Le récit de ces marins qui tombent sous le charme d’une sirène des temps modernes est a priori original et intéressant mais manque singulièrement de substance. De plus, la pauvreté des décors (dont Epstein plasticien ne fait pas grand-chose) va de pair avec la pauvreté narrative et accentue l’abstraction de ce qui nous est montré. La distribution est inégale: Le Vigan en armateur avide nous gratifie d’une composition délectable mais le Parisien Paul Azaïs imite l’Alsacien Pierre Fresnay lorsqu’il imite les Marseillais et ce n’est pas très probant. Néanmoins, La femme du bout du monde garde un certain charme nostalgique, charme qui se matérialise pleinement dans les flash-backs bizarres et folkoriques insérés par Jean Epstein lorsque « la femme du bout du monde » chante des airs bretons.

Le déserteur / Je t’attendrai (Léonide Moguy, 1939)

Octobre 1918: alors qu’un bombardement a stoppé le train de son régiment à côté de son village natal, un soldat s’octroie une permission avec l’aval tacite de son chef, le temps que le rail soit réparé.

Contrairement à ce que son titre originel -refusé par la censure qui imposa « Je t’attendrai » pour l’exploitation- peut laisser penser, Le déserteur n’a rien d’un pamphlet antimilitariste. Il n’a aucune portée générale et se contente de suivre pas à pas, minute après minute, un soldat en situation précaire vis-à-vis de sa hiérarchie. L’audace des auteurs n’est pas politique, elle est stylistique: avant Alfred Hitchcock (La corde) et Robert Wise (Nous avons gagné ce soir), Léonide Moguy et Jacques Companeez (un des scénaristes les plus novateurs des années 30) font du déroulement de l’action en temps réel leur principe dramatique de base. L’heure incertaine du départ du train est une épée de Damoclès qui pèse tout le long du film au-dessus de la tête du héros. Si les rebondissements relèvent trop souvent du mélodrame le plus grossier, la rapidité de leur enchaînement rend sensible une certaine ironie du destin, au-delà de l’invraisemblance.

La mise en scène de Moguy épouse cette unité temporelle avec réalisme et fluidité: ainsi ce travelling arrière qui filme la longue discussion entre Aimos et Jean-Pierre Aumont. La direction d’acteurs, sobre et précise, est à l’avenant. On notera aussi une photo soignée, aussi bien en ce qui concerne la grisaille des extérieurs brumeux que le clair-obscur des scènes d’amour avec la rare Corinne Luchaire. Bref: si plusieurs facilités d’écriture empêchent Le déserteur d’être le chef d’oeuvre qu’il aurait pu être, c’est un film qui se suit avec un réel intérêt grâce à une mise en scène solide et à une dramaturgie aussi efficace qu’originale.

Maria Chapdelaine (Julien Duvivier, 1934)

Au Québec, dans un coin reculé, une belle jeune femme est courtisée par trois hommes…

Il y a une certaine finesse dans la suggestion de la naissance des sentiments amoureux, suggestion qui passe par l’originalité du découpage plutôt que par le dialogue. Les acteurs -Madeleine Renaud touchante quoique trop vieille pour le rôle et Jean Gabin dont le mythe n’était pas encore forgé- sont très bien. En revanche, ces communautés archaïques du fin fond du Canada auraient pu donner lieu, filmées par un Ford ou un Flaherty, à une évocation plus intéressante que le pittoresque respectueux mais superficiel de Julien Duvivier. Par ailleurs, certains passages -tel celui avec le cheval enfoncé dans la neige- sont malheureusement découpés (ou montés) en dépit du bon sens. L’enchaînement des plans n’est pas des plus fluides. En définitive, Maria Chapdelaine est un film qui se laisse regarder (d’autant qu’il est court) sans être vraiment réussi.

L’équipage (Anatole Litvak, 1935)

Pendant la première guerre mondiale, un pilote d’avion et son jeune observateur sont amoureux de la même femme.

L’équipage est un film inégal qui contient de très belles scènes. L’expression des sentiments des jeunes tourtereaux est ratée à cause d’une certaine raideur, d’un manque de lyrisme intime dans la mise en scène qui frôle l’académisme sans toutefois y tomber. Chose étrange: le couple ne s’embrasse jamais. Ainsi, Litvak préfère figurer le déchirement de l’adieu avec des surimpressions…En revanche, les moments graves et dignes, tels ceux ayant trait aux blessures secrètes du formidable personnage de Maury, sont plus inspirés notamment grâce à la superbe interprétation de Charles Vanel. Quelques pertinents mouvements d’appareil et la beauté pleine de douleur contenue d’Annabella contribuent aussi à insuffler de l’émotion à cette honorable adaptation de Kessel.