Charlie et ses deux nénettes (Joël Séria, 1973)

Un camelot embauche deux jeunes filles pour l’aider sur les marchés.

Loin de la truculence gauloise des Galettes de Pont-Aven ou de ce que son titre pouvait laisser augurer, Charlie et ses deux nénettes est un road-movie plein de tendresse. Les relations entre les protagonistes éponymes sont belles car elles déjouent les schémas attendus. Est également déjoué le naturalisme revendicatif induit par le contexte de crise, tout juste suggéré par des dialogues aussi précis qu’allusifs. C’est par la bande que Séria portraiture une France en voie de disparition, celle d’avant les hypermarchés. Malgré une photo et un découpage ne mettant nullement en valeur les paysages dans lesquelles se déploie le récit, c’est donc pas mal du tout.

L’amour en douce (Edouard Molinaro, 1985)

Un avocat infidèle donc plaqué par sa femme tombe amoureux d’une call-girl.

L’amour en douce est une comédie qui promettait grâce la singulière douceur de son ton et à son beau quatuor d’acteurs en tête desquels Jean-Pierre Marielle à contre-emploi et Emmanuelle Béart à 21 ans.

Pourtant, le film déçoit pour deux raisons:

  • un montage sec qui empêche les séquences de s’installer dans la durée. Ainsi, la visite chez la grand-mère qui transfigure la relation entre l’homme et la femme rappelle immanquablement Elle et lui mais le pusillanime Edouard Molinaro, au contraire du grand Leo McCarey, ne laisse pas à ses personnages le temps le temps de déployer leur profondeur émotionnelle et sa mise en scène reste imperméable à toute forme de grâce.
  • un récit dont les articulations font trop souvent fi de la justesse humaine; la moins invraisemblable n’étant pas la (non) réaction du personnage de Sophie Barjac après son viol. Ce manque de rigueur de l’écriture est contre-productif car l’absence de toute évolution morale du médiocre personnage principal empêche de se réjouir de sa bonne fortune alors que la mise en scène de la fin, façon grande comédie romantique hollywoodienne, nous y invite.

Tous peuvent me tuer (Henri Decoin, 1957)

Après avoir dérobé des bijoux, des malfaiteurs se font volontairement emprisonner pour un délit mineur de façon à avoir un parfait alibi. Pendant leur détention, ils meurent un à un…

La fumeuse résolution de l’intrigue trahit le manque d’ambition des auteurs mais Henri Decoin découpe ça avec une efficacité plastique digne des films noirs de Hathaway et son film se suit avec plaisir. La mise en scène (découpage, éclairage, direction d’acteurs) peut même transmettre une certaine poésie: ainsi de la scène du parloir, presque géniale. Les acteurs sont biens, en particulier Francis Blanche et le jeune et déjà savoureux Jean-Pierre Marielle.

La traque (Serge Leroy, 1975)

Après l’avoir violée, des chasseurs traquent une touriste américaine pour éviter qu’elle ne parle à la gendarmerie…

Si vous n’avez pas vu La traque, vous pouvez vous en faire une idée assez juste en imaginant Les chiens de paille revu par Chabrol. Malgré de petits problèmes de rythme dans la narration, c’est pas mal du tout. La distribution impeccable des chasseurs, une force tranquille dans le découpage des morceaux bravoure et la lumière de la campagne captée dans tout son violent éclat par Claude Renoir arrivent à faire passer les deux ou trois énormités du scénario et le pamphlet contre une certaine monstruosité ordinaire sonne finalement assez juste.

Un moment d’égarement (Claude Berri, 1977)

En vacances, un quadragénaire est séduit par la fille de son pote.

Les acteurs sont bons et les scènes sonnent parfois très juste mais, sous les dehors réalistes (le moment où les filles rentrent de soirée évoque carrément Pialat), la charpente est théâtrale et le récit reste au niveau de la chronique. Comparer Un moment d’égarement avec Breezy de Clint Eastwood le ravale au rang de petite chose étriquée et pusillanime.

Les mois d’avril sont meurtriers (Laurent Heynemann, 1987)

Dans une banlieue indéterminée, un flic hanté par l’assassinat de sa fille par son épouse folle enquête sur un meurtre particulièrement sordide.

Adapté d’un roman de Robin Cook, Les mois d’avril sont meurtriers est une de ces pépites du polar noir à la française sorties entre la fin des années 70 et la fin des années 80. Il appartient à la même veine que Série noire ou Poussière d’ange. La verdeur des excellents dialogues signés Bertrand Tavernier ainsi que l’abstraction de la mise en scène (voir l’étonnant décor du commissariat en béton) accentuent le lyrisme théâtral des nombreux affrontements verbaux entre le flic et son principal suspect. Dans son premier rôle dramatique au cinéma, Jean-Pierre Marielle est magnifique de truculence désabusée tandis que son partenaire Jean-Pierre Bisson est flamboyant de perversité. Leurs face-à-face filmés avec un minimum de plans (peu de champs/contrechamps) sont fascinants, parfois ambigus et révèlent petit à petit la personnalité du suspect. Cet artifice délibéré aurait pu enfermer Les mois d’avril sont meurtriers dans un dispositif conventionnel et de ce fait l’anesthésier mais il n’en est rien car Laurent Heynemann contrôle rigoureusement ses deux monstres sacrés et il vivifie son film avec une bonne dose d’humour ravageur et inattendu (le flic féru de Frank Borzage qui imite Patrick Brion!). Tout au plus regrettera t-on que le dénouement assez superficiel ne soit pas à la hauteur des attentes suscitées et que la dimension politique de l’intrigue ne soit pas plus affinée.

Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?

Les caprices de Marie (Phillippe de Broca, 1969)

Note dédiée à Arnaud

A Anchevine, petit village français tranquille, la très jolie Marie, choyée par l’ensemble de la communauté, rêve d’évasion. Lorsqu’un milliardaire américain de passage dans la région décide de l’épouser…

Le film est difficilement résumable en deux lignes tant ses enjeux dramatiques sont nombreux. C’est d’ailleurs une de ses limites que de n’en privilégier aucun, que de bifurquer en cours de route sans avoir exploité correctement les pistes esquissées auparavant. La superficialité narrative qui caractérise souvent les films de Philippe de Broca est ici un vrai défaut dans la mesure où elle n’est palliée ni par une intrigue parfaitement huilée (comme dans Le diable par la queue) ni par une mise en scène en état de grâce (comme dans Le roi de coeur et Le diable par la queue). Les personnages se réduisent à des figures, affreusement caricaturales (l’Américain qui court dans tous les sens) ou franchement  sympathiques  (Marielle en maire socialo grande gueule!), mais dont l’épaisseur dépasse rarement celle d’une feuille de papier à cigarettes. D’une façon analogue, plusieurs bonnes idées de gags sont gâchées à cause de la grossièreté du trait comique.  

Pourtant, de Broca permet parfois à un personnage d’aller au-delà de son stéréotype, le temps d’une scène. C’est par exemple Marielle qui, dans la cave à vins, demande à sa fille de bien réfléchir avant d’accepter de se marier tout en rendant hommage à son épouse qui le supporte depuis vingt ans. Les trois personnages principaux sont confrontés à un conflit entre leurs rêves et la réalité. Que ce soit l’instituteur joué par Philippe Noiret incapable d’aborder l’objet de son désir, Marie qui rêve de gloire dans de minables élections de miss ou même l’Américain qui en tombant amoureux laisse tomber son empire, tous auront à surmonter une mélancolie qui les éloigne du monde.  Les caprices de Marie est raté dans la mesure où ce beau sujet n’est pas traité sous une forme évidente et synthétique. Cela n’empêche pas la touche de de Broca et Daniel Boulanger de fonctionner par intermittences, d’esquisser des beautés éparses, telle une charmante célébration de la paresse à la française (pétanque, anisette et parties de pêche qui font oublier ses affaires à l’homme d’affaires américain). Le magicien Delerue, soutenu ici par la grande Cora Vaucaire, aide beaucoup encore une fois.