Symphonie pour un massacre (Jacques Deray, 1963)

Après avoir doublé ses quatre complices, un trafiquant de drogue se retrouve obligé de les tuer.

Quelques facilités pour boucler l’intrigue mais une réalisation alerte et une distribution impeccable en tête de laquelle un Jean Rochefort étonnant de froide dureté. Pas mal.

 

Du grabuge chez les veuves (Jacques Poitrenaud, 1964)

A la mort de son mari pharmacien, une jeune fille est contacté par des gens louches qui faisaient des affaires avec son époux.

Le scénario est astucieux en plus d’exploiter un aspect de l’histoire criminelle peu vu au cinéma (le trafic de pavot pendant la guerre d’Indochine), de Danielle Darrieux à Jean Rochefort en passant par Dany Carrel, les acteurs jouent bien leur partition et, le plus important, l’humour (noir) est suffisamment discret pour ne pas parasiter l’intérêt dramatique. Bref, Du grabuge chez les veuves est un divertissement tout à fait plaisant.

 

Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? (Luigi Comencini, 1974)

Au début du XXème siècle, le jour de ses noces, une jeune bourgeoise sicilienne apprend que son mari est en fait son frère. Ils ne pourront donc consommer…

Fleuron le plus baroque des fleurons de la comédie italienne, Mon Dieu comment suis-je tombé si bas? impressionne par son ambition. Ambition narrative d’abord. Le récit des tourments sensuels de l’héroïne -enjeu typique des films avec Laura Antonelli- se fait ici à travers un feuilleton picaresque s’étalant sur une dizaine d’années. Le hiatus entre les progrès techniques de la société italienne et son archaïsme moral est particulièrement bien rendu. Tout comme est bien senti le portrait de certaine bourgeoisie sicilienne d’avant-guerre. Avec le personnage de ce notable obnubilé par D’Annunzio qui oublie ses frustrations conjugales dans des rêves de grandeur militaire, les auteurs ont bien croqué la vanité des petits-bourgeois s’enivrant de mythes héroïques jusqu’à en crever. Au demeurant, confronter chacun des deux époux à la poésie de D’Annunzio, source aussi bien d’émancipation que d’aliénation, relance et complexifie intelligemment la machine narrative. Si certains gags grivois sont épais, la satire se distingue donc par sa précision. Nul doute que Comencini et son scénariste Ivo Perilli se sont sérieusement documentés sur l’époque représentée.

L’ambition est également plastique: la direction artistique de Dante Ferretti est à la hauteur de son travail ultérieur avec Fellini et Scorsese. Les couleurs rougeoyantes et les décors somptueux retranscrivent bien l’atmosphère de décadence d’annunzienne dans laquelle évoluent les personnages. De plus, Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? regorge d’idées « cinématographiques » (voix-off, passage au noir et blanc, passage au muet, accélérés, ralentis) qui, employées toujours à bon escient, permettent aussi bien de jongler avec les différentes strates temporelles du récit sans perdre le spectateur que de vivifier le film et d’y insuffler encore plus de drôlerie. A voir, vraiment.

Un étrange voyage (Alain Cavalier, 1981)

A la gare de l’Est, un homme attend sa mère qui a pris le train à Troyes. Elle n’est pas là. Pour la retrouver, il va parcourir à pied 300 kilomètres de voies ferrées. Sa fille, étudiante boulimique et gauchiste, décide de l’accompagner.

En partant d’un extraordinaire fait divers, Alain Cavalier et sa fille Camille ont écrit une sorte de road-movie pédestre dans lequel ils ont, plus ou moins consciemment, projeté leur relation. Comme à son habitude depuis Le plein de super, le cinéaste a travaillé en équipe réduite en décors naturels. Ici, il a tourné le long des voies ferrées et dans des petits villages du pays d’Armance. En a résulté un film simple, pur, direct et d’une justesse imparable. Jean Rochefort, qui venait de perdre sa maman, tient ici ce qui est peut-être son plus beau rôle au cinéma. Il est bouleversant.

Courage fuyons (Yves Robert, 1979)

La vie d’un pleutre change le jour où il tombe amoureux d’une femme sublime.

Le générique dit qu’il s’agit d’un film d’Yves Robert et Jean-Louis Dabadie. Il dit vrai dans la mesure où le texte est l’essentiel du film. Courage fuyons s’apparente en effet aux romans filmés de Sacha Guitry. La narration avance essentiellement via une voix-off au ton délicieusement détaché. Les bons mots spirituels sont légion. Les piques contre les conformismes de tout poil font mouche. Il est cependant dommage que le scénario soit aussi paresseux. Comment une femme aussi admirable que Catherine Deneuve tombe t-elle amoureuse d’un tel tocard?? C’est une question qui n’est jamais effleurée par les auteurs et c’est une question pourtant primordiale. Aborder le désir des personnages dans le récit aurait éviter de les réduire à des symboles. Enfin, le cruel manque de dynamisme de la mise en scène achève de rendre Courage fuyons assez ennuyeux sur la longueur. Un semi-échec donc.

Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?