Comancheria (Hell or high water, David Mackenzie, 2016)

Au Texas, un shérif proche de la retraite traque deux frères qui braquent des banques pour racheter le ranch de leur mère qui a été saisi.

Un récit très bien ficelé et ancré dans une réalité contemporaine, d’excellents acteurs (surtout Ben Foster, Jeff Bridges cabotine un peu) et une mise en scène sans graisse donnent une raison de croire que Hollywood est encore capable de produire des films avec une dramaturgie puissante reposant sur des préoccupations adultes. Certes, quoiqu’elle soit bourrée d’intelligence, il n’y a aucun génie dans cette oeuvre qui effleure beaucoup de thèmes (sociaux, métacinématographique via la brillante relecture du genre western…) sans en approfondir aucun et qui manque d’un point de vue fort à même de synthétiser ces différentes tendances mais sa modestie même entretient la flamme de l’âge d’or hollywoodien. Rafraîchissant.

 

Starman (John Carpenter, 1984)

Un extraterrestre ayant pour mission d’établir le contact avec les humains prend la forme du défunt mari d’une belle campagnarde.

Le récit est assez frustrant car il n’est pas avare en raccourcis et, finalement, ne fait que survoler le potentiel dramatique de l’argument initial. Le message de la fable est beau même si exprimé parfois naïvement (l’apprentissage du vocabulaire). Quoiqu’il en soit, la lumière bleutée avec plein de halos, la musique lyrico-planante de Jack Nitzshe et, surtout, surtout, le charme infini de Karen Allen achèvent de faire de Starman le film le plus attachant de son auteur.

La blessure (Cutter’s way, Ivan Passer, 1981)

Dans une ville américaine, un fils de bonne famille revenu infirme et alcoolique du Viet-Nam tente de convaincre son meilleur ami d’affronter le potentat local qu’il soupçonne de meurtre.

Genre superficiel et vain s’il en est, le néo-noir, cette resucée du film noir estampillée années 80, n’a pas engendré beaucoup de chefs d’oeuvre. Loin de là. Cutter’s way, qui ne bénéficie pas du quart de la notoriété de navets tels que Le facteur sonne toujours deux fois (Rafelson) ou Les arnaqueurs (Frears), en fait pourtant partie. Loin de décalquer les films du passé avec l’assurance cynique du virtuose qui se croit plus malin que ses aînés, Ivan Passer a investi le genre dans le but de raconter une histoire et des personnages éminemment liés à son époque. Il a adapté un roman de Newton Thornburg.

Sorti en 1981 -l’année des quatre mythiques concerts de Bruce Springsteen au Los Angeles Sports Arena pour des associations de vétérans- Cutter’s way est pleinement ancré dans cette période désenchantée de l’histoire américaine qui suit la guerre du Viet-Nam et qui précède le reaganisme triomphant. Figurez vous un film de Michael Cimino plus humble et moins démonstratif que ce à quoi nous a accoutumé le réalisateur de La porte du Paradis (également sorti en 1981). On retrouve la même envie, désespérée et révolutionnaire, de régénération d’un rêve américain perverti par une société fondamentalement viciée.

La beauté du film est d’abord celle de son trio de personnages, deux amis et une femme. Beauté discrètement originale de leurs caractérisations individuelles mais aussi beauté de leurs relations. Des relations troubles et opaques où beaucoup de choses sont suggérées mais où rien n’est surligné. Ce mystère n’est pas là pour installer un suspense éculé basé sur un quelconque ménage à 3 mais est l’expression d’une impossible harmonie analogue à celle de Jules et Jim.  Ici, la touche du réalisateur de Eclairage intime, cette touche douce et légère comme le doigté de George Harrison, se manifeste pleinement. C’est par exemple un plan sur le visage de la femme inséré dans le découpage d’une discussion entre les deux copains. C’est aussi la bouleversante pudeur, renforcée par la musique belle et ouatée de Jack Nitzsche, avec laquelle est mise en scène la révélation de la mort de Moe.

On retrouve cette mystérieuse légèreté dans le traitement de l’intrigue policière. Celle-ci est basée sur les hypothèses d’un irascible alcoolique qui soupçonne un notable. Est-il fou ou est-il un héros en juste croisade? Sans que cette question ne soit le sujet du film, elle n’est jamais vraiment tranchée. Elle court en filigrane tout le long du métrage et alimente le jeu dialectique du récit.

Dans un film qui fait une telle part à l’humain, à ses fêlures comme à sa grandeur, il fallait que les acteurs excellent. Ils excellent. Jeff Bridges rappelle une nouvelle fois combien il a compté dans ce que le cinéma américain a produit d’intéressant dans les années 70 et 80, John Heard se tire avec les honneurs du rôle casse-gueule de Cutter et surtout, Lisa Eichorn, sorte de Jodie Foster gracile et mélancolique, est sublime.

Ces personnages sont filmés avec une tendresse qui est un parfait contrepoint au désespoir de l’oeuvre. C’est cette empathie du regard qui permet à la noirceur du constat d’atteindre à une déchirante profondeur tout à fait fait hors de portée de, disons, Joel et Ethan Coen.

 

Tucker (Francis Ford Coppola, 1988)

A la fin des années 40, un brillant inventeur essaye de concurrencer les firmes automobiles de Detroit.

Le récit unidirectionnel et sans nuance ne fait qu’asséner la lutte du génie isolé contre les trusts établis. La mise en scène ultra-calculée, ultra-consciente de ses effets, décalque et hypertrophie plusieurs signes apparents du cinéma classique hollywoodien; le directeur de la photographie allant jusqu’à imiter le Technicolor. Le parti-pris est épatant cinq minutes mais phagocyte le sujet et s’avère finalement parfaitement vain. C’est du cinéma Disneyland qui tourbillonne mais qui ne vit pas.

Frank Capra a souvent été cité comme référence de Tucker. C’est oublier qu’avant d’être des tracts pour l’idéal américain, les grands films de Capra relatent des itinéraires moraux et émotionnels. Que l’euphorie y naît non pas de couleurs pétantes et de mouvements de caméra ostentatoires mais de la mise en scène de prises de consciences donc d’un facteur humain. En tant que tels, ils sont autrement plus surprenants, autrement plus intéressants et autrement plus riches de sens que le film de Coppola, succession d’effets de style dénuée de style.

Le grand critique Jean-Claude Biette avait trouvé un terme pour les virtuosités post-modernes préférant singer les films du passé plutôt que regarder le monde: « cinéma filmé ». Tucker, je dirais que c’est du cinéma filmé.

La dernière chance (Fat City, John Huston, 1972)

Dans une ville paumée de l’Amérique profonde, la rencontre de deux boxeurs: un jeune poulain prometteur et un champion déchu et alcoolique.
Fat city est un des beaux films de John Huston. Le pessimisme, marque de fabrique de l’auteur, n’y est pas appuyé. Il n’y a pas de pathos, le film est un voyage sordide mais beau au coeur de l’Amérique profonde. La réalité sociale et les individus sont montrés sans fard mélodramatique ou embellissant. Les acteurs sont très bons et font naître une réelle empathie pour leurs personnages. Huston nous présente simplement deux hommes qui se bercent de leurs illusions et c’est ce qui rend Fat city émouvant. Pour couronner le tout, la superbe chanson de Kris Kristofferson qu’est Help me make it through the night accompagne les images.

Huit millions de façons de mourir (Hal Ashby, 1986)

Hal Ashby, le cinéaste le plus sensible du Nouvel Hollywood s’attaquait ici à l’adaptation d’un roman policier de Lawrence Block. L’histoire est celle d’un ancien flic devenu alcoolique qui retrouve sa dignité en enquêtant sur le meutre d’une prostituée dont il était amoureux. On voit donc facilement ce qui a pu intéresser Ashby dans ce sujet très conventionnel: la peinture de personnages désaxés. Grâce notamment au formidable comédien qu’est Jeff Bridges, il donne une réelle épaisseur à ce héros archétypal. Au milieu de séquences d’action brillament mises en scènes (un final plein de tension notamment), il filme les échanges entre l’alcoolique et les prostituées sans la moindre sentimentalité, avec une belle justesse de ton. En dépit d’une intrigue cousue de fil blanc et d’une musique atrocement 80’s , Huit millions de façons de mourir est donc un bon polar, une réelle sensibilité étant insufflée par les auteurs à un matériau vulgaire.