Frances (Graeme Clifford, 1982)

Des sunlights hollywoodiens aux cures d’électrochocs en passant par le théâtre militant, la vie tragique de l’actrice Frances Farmer.

Le récit, quelque peu exagéré comme l’ont montré des enquêtes postérieures, des tourments de Frances Farmer doit normalement suffire à faire un film prenant et émouvant. Ce, pour peu que les acteurs soient à la hauteur du défi et que le réalisateur connaisse son métier. C’est le cas ici. A l’exception de deux moments (les gros plans -vulgaires- au tribunal et les surimpressions -touchantes- à l’asile), le travail de Graeme Clifford est très classique et sa caméra est au service des comédiens, tous excellents. Jessica Lange tient le film sur ses épaules et montre qu’elle est à l’époque la plus grande actrice américaine. Sam Shepard joue un rôle assez secondaire par rapport à celui de sa compagne mais cependant essentiel à la beauté de l’oeuvre. Il y a en effet quelque chose de sublime dans l’amour d’un désintéressement absolu que porte son personnage -fictif- à Frances. Ce qui était initialement une convention destinée à avoir un partenaire masculin présent tout au long de la vie de Farmer fait tendre la biographie filmée vers le romanesque pur. La violence de la normalisation sociale, et plus particulièrement l’intransigeance du matriarcat WASP et l’inconséquence de son progressisme de façade, sur des intelligences déliées comme celle de Frances Farmer est restituée avec une grande force dramatique. Voir ainsi les terribles scènes de bagarre entre la mère et la fille.

Sweet dreams (Karel Reisz, 1985)

L’ascension et le mariage houleux de la chanteuse de country Patsy Cline.

Sweet dreams est d’abord un très beau morceau d’americana, une sorte de prolongement moderne des films de Henry King. La vie des Virginiens des années 50 est reconstituée avec une foultitude de détails réalistes. Entre autres, les évènements liés à la communauté sont bien mis en relief: bals populaires, cuites dans les bars, fêtes de fin d’année…L’un des pics dramatiques du film est un grave accident de voiture. Comme beaucoup d’accidents de voiture, il est très brutal. En deux secondes, la scène bascule de la joie fraternelle à l’horreur pure. Pourtant, le cinéaste avait inconsciemment préparé le spectateur à cet évènement en lui montrant subrepticement tout au long du film de dangereuses incartades au code de la route. Tantôt un amoureux filait en moto en pleine nuit, tantôt un homme traversait la route en courant, se faisant klaxonner par une voiture, au moment d’aller rejoindre sa femme sur le point d’accoucher. Ainsi, loin d’être uniquement décorative, la reconstitution de l’Amérique des années 50 passe aussi par la recréation de ce climat d’une société alors peu portée sur la sécurité routière. C’est le parfait exemple d’un travail de mise en scène aussi subtil que pertinent.

A l’instar de l’auteur de Wait ’til the sun shines, Nellie, Karel Reisz se place toujours à une juste distance de ses personnages. Il ne fait pas sien leurs rêves matérialistes mais ne les surplombe pas non plus avec le mépris facile de celui qui, en 1985, connaît évidemment les méfaits de la société de consommation. Les années 50 furent par excellence l’ère de la consommation heureuse et Reisz sait retranscrire  le bonheur d’une ménagère ayant trimé depuis son enfance qui vient d’acheter un four encastré lui permettant enfin de « voir la cuisson du poulet sans se baisser ». Dès qu’ils sont contents, les personnages fêtent la bonne nouvelle en allant claquer leur argent. Judicieusement contrebalancée par l’émouvante évocation de leur enfance quasi-misérable, la dérisoire aliénation qui est la leur est montrée mais ne sert pas à les discréditer.

L’histoire d’amour est également racontée avec une touchante justesse. S’avérant le contraire d’un puritain, Karel Reisz porte un regard droit sur les contradictions de ses protagonistes. L’amour sincère, la violence, la naïveté et surtout l’immaturité caractérisent mais ne réduisent pas leur conduite. On voit une femme se faire battre, on ressent évidemment de l’empathie pour elle mais Sweet dreams n’est pas un film « sur les femmes battues » et encore moins « contre les méchants maris ». Il faut saluer Ed Harris qui incarne les facettes les plus contradictoires de son personnage sans jamais faire douter de sa vérité humaine. Quant à Jessica Lange, elle est parfaite. Si la synchronisation de ses lèvres avec le chant de Patsy Cline est bluffante, elle fait oublier la performance du rôle « à Oscars » pour mieux faire ressentir l’humanité de la femme qu’elle interprète.

Bref, Sweet dreams est une sorte de film de Henry King revu par Pialat. Que l’on aime ou non la country, il mérite d’être vu.