Le tueur s’est évadé (The killer is loose, Budd Boetticher, 1956)

Un caissier complice d’un hold-up s’évade de prison et veut se venger du policier qui tua accidentellement son épouse lorsqu’il fut arrêté.

Malgré l’artifice de certains rebondissements sans lesquels le film se serait conclu aux deux tiers de sa durée, l’impression de concision demeure. Les séquences n’ont pas un plan en trop, ça file vite mais l’épaisseur humaine est préservée grâce à la formidable densité de la mise en scène qui occasionne de surprenantes mais cohérentes ruptures de ton. Les acteurs sont excellents et la photo de Lucien Ballard marie impeccablement la crudité documentaire à la stylisation contrastée. Sans être aussi virtuose que La chute d’un caïd, Le tueur s’est évadé est donc une pépite du film noir de série B.

L’ordre et la sécurité du monde (Claude d’Anna, 1978)

Dans un train, une jeune femme échange par mégarde son passeport avec celui d’un journaliste enquêtant sur un coup d’état fomenté par la France et les Etats-Unis dans un pays africain.

Il y a Bruno Cremer, des plans urbains et industriels admirablement composés, la mélancolie habituelle des films d’espionnage « sérieux » et une séquence d’action digne d’un bon film américain mais il n’y a aucun sens du rythme narratif. Dommage.

L’ultimatum des trois mercenaires (Twilight’s last gleaming, Robert Aldrich, 1977)

Un général renégat s’empare d’un silo de missiles nucléaires et fait du chantage sur la maison-blanche…

Cet opus tardif de Robert Aldrich est une parabole gauchiste aux ressorts particulièrement grossiers et artificiels. Je songe notamment au contenu du fameux document top-secret qui dénote la naïveté du film. Je songe aussi à l’absurdité du fait que le président aille se présenter aux terroristes après avoir accepté leurs exigences. Je songe au fait qu’un simple truand explique à un général étoilé présenté pendant tout le film comme hyper-brillant les pièges (qui sont gros comme une maison) que celui-ci n’a pas anticipés. Ce manque de crédibilité se retrouve aussi dans une mise en scène étonnamment inégale: l’assaut du silo nucléaire ressemble à un braquage d’épicerie tant il manque d’ampleur. Pas de plan large, un montage confus, un décor quasi-ridicule et des péripéties artificielles (le coup du niveau à bulles) font que l’on ne ressent guère la tension de l’évènement. L’utilisation abusive du split-screen ajoute à la confusion générale. Les personnages sont taillés à la serpe (pauvre Richard Widmark!), le film est truffé de coups de stabylo surlignant le discours de l’auteur. Pourtant, le film se suit avec un certain plaisir grâce à la puissance de son ressort dramatique principal, à quelques moments de suspense bien orchestrés et à Burt Lancaster, toujours excellent. Chouette divertissement du samedi soir,  L’ultimatum des trois mercenaires reste un opus mineur au sein de la filmographie de son auteur.

Passage interdit (Untamed frontier, Hugo Fregonese, 1952)

Le turbulent fils d’un grand propriétaire terrien qui refuse que les immigrants traversent son territoire épouse une femme pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui dans une affaire de meurtre.

Passage interdit est un western ambitieux qui n’est pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions. C’est d’abord un film d’une richesse narrative extraordinaire. En moins de 80 minutes, il raconte en fait deux histoires: celle du conflit entre migrants et grands propriétaires (analogue à celui de La porte de Paradis mais traité ici avec plus d’honnêteté intellectuelle que chez Cimino) et celle de l’introduction forcée dans la famille d’une étrangère. Ces deux intrigues ne s’interpénètrent finalement jamais et la première, celle qui donne son titre au film, passe rapidement au second plan pour resurgir maladroitement à la fin. C’est là que le bât blesse. Le scénario ne tient pas toutes ses promesses initiales à cause d’un dénouement expédié. Il y a un hiatus entre le format très court du film et un récit qui aurait mérité davantage de développements.

C’est dommage d’autant que Passage interdit est par ailleurs magnifique. Les auteurs ont l’intelligence de ne pas montrer les propriétaires comme des monstres sanguinaires (ce que n’hésitait pas à faire Cimino dans La porte du Paradis) mais préfèrent présenter un conflit d’intérêts. Que ce conflit ne soit pas assez développé ensuite est un autre problème, déjà évoqué. De plus, les rapports entre cette famille et la jeune femme qui n’est pas de leur milieu sont assez fins et surprenants. Il y a évolution des personnalités de part et d’autre. Cette dialectique est certes, encore une fois, assez sommaire mais une scène magnifique comme celle où la femme assiste à l’encornage d’un cow-boy avant de le soigner vaut toute la virtuosité scénaristique du monde. Adoucir l’intransigeance du personnage à l’égard de la famille grâce à son empathie pour un de leurs employés est une idée lumineuse. A la fois logique, surprenante et pleine de grandeur. Il faut dire que Shelley Winters excelle dans ce rôle de fille pas très dégourdie qui s’insurge contre la pourriture morale de sa belle-famille.

Enfin, les lacunes du scénario sont largement compensées par le style du réalisateur argentin. Un style vif, percutant, dramatisant et discrètement baroque. La photographie est somptueuse. Les plans nocturnes sont grandioses. Les dominantes marrons et dorées donnent une tonalité hispanisante à l’image, la même que celle de Quand les tambours s’arrêteront; le chef opérateur, Charles Boyle, est le même et ça se voit. On a coutume de ranger Hugo Fregonese parmi les « petits maîtres ». Eh bien, il était au moins aussi maître que petit. Passage interdit, qui n’est pourtant pas son film le plus célèbre, est là pour en témoigner.