Arsène Lupin détective (Henri Diamant-Berger, 1937)

Sous couvert de son agence de détectives, Arsène Lupin enquête sur un suicide douteux.

La distribution et l’intrigue auraient pu donner lieu à une virevoltante comédie policière mais la narration filandreuse et la mise en scène sans énergie permettent encore une fois de mesurer l’abîme qualitatif qui sépare le divertissement français moyen du divertissement hollywoodien moyen. Navrant.

Monsieur Grégoire s’évade (Jacques Daniel-Norman, 1946)

Parce qu’il a gagné un concours de mots-croisés, un comptable est poursuivi par des malfrats qui le confondent avec un des leurs…

Ecrit et réalisé par Jacques Daniel-Norman, Monsieur Grégoire s’évade est une savoureuse comédie policière où l’équilibre entre drôlerie et mystère est finement tenu. Une plaisante galerie de seconds rôles entoure la belle Yvette Lebon, la fascinante crapule Jules Berry et Bernard Blier dans le rôle éponyme. Cette incarnation parfaite de la banalité s’insère idéalement dans le réalisme quotidien du début qui anticipe les films parisiens de Becker. Dans la suite du film, il faut reconnaître que l’attrait de son personnage pour le milieu n’est guère rendu sensible, la mise en scène peinant à se coltiner les invraisemblances psychologiques de l’astucieux scénario. Daniel-Norman filme avec des mouvements d’appareil alertes qui accentuent la charmante vivacité de l’ensemble. Ce n’est certes pas Toute la ville en parle mais c’est franchement pas mal.

Le mort en fuite (André Berthomieu, 1936)

Pour se faire de la publicité, deux comédiens ratés ont l’idée de faire croire que l’un a assassiné l’autre.

Une idée de départ amusante et la rencontre des monstres sacrés Jules Berry et Michel Simon suffisent à assurer l’intérêt minimal mais, sur la longueur, une écriture par trop désinvolte et une mise en scène dénuée de toute imagination essoufflent ce Mort en fuite. C’est d’autant plus dommage qu’il y a, dans les scènes comiques où personne ne croit à la mascarade des vieux comédiens, une amertume sous-jacente d’une terrible justesse quant à la condition de cabotin, un peu de la même façon que le pessimisme moral se manifestait à travers l’entrain de Maurice Chevalier dans le chef d’oeuvre de Tourneur.

Marie-Martine (Albert Valentin, 1943)

Un romancier exploite le malheur d’une fille perdue par une riche famille pour écrire un livre.

La construction excessivement alambiquée camoufle un temps la profonde convention de l’intrigue mais le tout reste superficiel. Renée Saint-Cyr n’est pas aussi fraîche qu’Odette Joyeux ou Danièle Darrieux, Jules Berry cachetonne mais Saturnin Fabre, au cours d’une scène purement digressive, nous régale d’une composition exceptionnelle de fantaisie et de vérité humaine. C’est aussi ça la grandeur du cinéma français classique.

Café de Paris (Yves Mirande et Georges Lacombe, 1938)

Le soir de la Saint-Sylvestre, un meurtre a lieu dans un café parisien huppé.

Café de Paris est un film typique de la manière Mirande. Une intrigue cluedo (qui implique unité de temps et de lieu) donne lieu à une vue en coupe de la société mondaine de l’époque. Lorsque les ingrédients sont les mêmes, il est difficile de définir ce qui distingue un excellent Mirande d’un raté. A mon avis, la différence est ce qui reste une fois que la surface invariablement brillante (bons mots et monstres sacrés en frac) a été grattée. Parfois, il ne reste rien; c’est Paris New-York. Parfois, une vision désenchantée de la société s’exprime via des personnages magnifiques; c’est Derrière la façade. Ce Café de Paris entre heureusement dans la seconde catégorie bien que sa construction dramatique accorde peut-être trop d’importance au prétexte policier pour convaincre pleinement.

Baccara (Yves Mirande, 1935)

Une jolie étrangère entretenue par un banquier véreux se voit proposer par son avocat un mariage blanc avec un joueur fauché.
Derrière l’écriture théâtrale, il y a une peinture de la société française de l’époque des plus acides. Face à la pourriture généralisée des institutions bourgeoises (scandales financiers, mépris des héros de la Grande guerre…), les sentiments individuels constituent le meilleur des remparts. La morale de Mirande est désabusée mais ses personnages sont beaux. Dans un rôle qui n’est pour une fois pas celui d’un coquin, Jules Berry est simplement immense. C’est un monstre de classe. Quelle élégance dans la tenue, dans la diction, dans la façon de bouger…Sa camaraderie avec son copain de tranchées pourra facilement paraître aux yeux d’un spectateur de 2009 à la limite de l’homosexualité mais la très belle fin façon Jules et Jim montre que les rapports entre les trois personnages échappent aux interprétations les plus hâtives tout en affirmant  la singularité d’un film décidément attachant.

L’argent (Marcel L’Herbier, 1928)

Un banquier avide au bord de la faillite s’associe avec un jeune aviateur qui a découvert des terrains pétrolifères en Guyane.

Cette transposition contemporaine d’un roman d’Emile Zola est une fable un peu lourde quant au pouvoir corrupteur de l’argent mais on ne peut qu’être admiratif devant la puissance visionnaire d’un film qui met en scène les effets destructeurs des spéculations boursières un an avant le krach de 29. Parmi les cinéastes français, je ne vois guère que le Godard de La chinoise à s’être montré plus précisément prophétique. Ceci dit, il faut rappeler que Zola avait écrit L’argent inspiré par divers scandales financiers de son temps. L’histoire se répète comme on dit.

Le film est l’un des plus ambitieux de Marcel L’Herbier, réalisateur qui s’était fait remarqué au sein de l’Avant-garde française, et qui utilise ici nombre de techniques expérimentées dans ses films précédents. Gance mis à part, c’est peu dire que les cinéastes de l’Avant-garde française, recyclant d’un film à l’autre un bric-à-brac épate-bourgeois fait de surimpressions, d’art-déco et de montage rapide, n’ont pas produit grand-chose de passionnant. Faute de contenu dramatique et de vision du monde, les travaux de Germaine Dulac, Jean Epstein ou des Russes blancs exilés à Montreuil ne sont souvent que des œuvres prétentieuses et desséchées à la sophistication vaine parce qu’inexpressive. Heureusement, cette règle souffre quelques exceptions, réalisées surtout à la fin du muet lorsque les pionniers de l’Avant-garde sont sortis de leur vanité parnassienne et ont eu la lumineuse idée de raconter des histoires, fussent elles aussi simplissimes que celle de La chute de la maison Usher, le chef d’oeuvre d’Epstein.

Ainsi dans L’argent, la virtuosité de L’Herbier au service d’une trame romanesque a le mérite d’être particulièrement expressive. Les amples mouvements de caméra, la mise en scène précise et le montage qui joue savamment sur la durée des plans retranscrivent remarquablement l’exultation ou la fièvre collective. L’argent contient plusieurs superbes morceaux de bravoure: le départ de l’aviateur du Bourget, les scènes de panique à la bourse…D’une manière générale, le style sophistiqué du cinéaste est pertinent. Par exemple, la façon dont sont filmées les femmes -que ce soit le corps lascif de Brigitte Helm ou le visage innocent de la future doyenne du cinéma français Marie Glory- tranche avec le manque criant de vitalité de la nullité esthétisante qu’était L’inhumaine réalisé par le même quatre ans auparavant.

L’argent n’est cependant pas un chef d’oeuvre. L’Herbier n’est pas un narrateur de la trempe d’Abel Gance et son film, trop long, manque de concision aussi bien que de surprises romanesques. Il n’en reste pas moins que sa mise en scène inspirée et son indéniable sens de l’image sauvent largement le film.

Paris-New York (Georges Lacombe et Yves Mirande, 1940)

Au cours d’une traversée de l’Atlantique, différentes intrigues se nouent entre les passagers du paquebot.

Bons mots, vedettes, intrigues multiples et esprit cynique montrent que l’on a bien affaire à un film d’Yves Mirande. D’où vient alors le vague ennui ressenti, l’impression que ce Paris-New York est un film raté ? Pour tenter de comprendre, comparons-le à Derrière la façade qui est un chef d’oeuvre réalisé à partir d’une matière similaire. Derrière sa coquille brillante, Derrière la façade exprimait une vision de la société de son temps et les personnages avaient une réelle consistance, psychologique notamment. Paris-New York lui souffre d’une certaine vacuité, les intrigues sont nombreuses mais ne sont exploitées que de façon superficielle, les personnages ne sont guère intéressants.

Derrière la façade (Yves Mirande et Georges Lacombe, 1939)

La propriétaire d’un immeuble parisien est assassinée. L’enquête de deux inspecteurs de la Sûreté est l’occasion de découvrir ce qui se passe chez chaque locataire, derrière la façade…

Au fil de l’intrigue-cluedo se déroulent donc plusieurs sketches qui brossent en filigrane une peinture cynique de la société de la IIIème Républiques. La verve percutante de Mirande (ses dialogues brillants sont ici parfaitement intégrés au récit), l’abattage de comédiens géniaux (voyez l’étincelante distribution) et une narration virtuose font exister pleinement une multitude de personnages qui apparaissent rarement plus d’une dizaine de minutes à l’écran. Derrière le vernis brillant, une certaine réalité sociale est abordée. Par exemple, les loyers sont dans un premier temps au centre de l’enquête des gendarmes. Ce qui donne lieu à une séquence très touchante qui montre avec simplicité et dignité le dévouement d’une fille pour son père infirme.

Le secret de Derrière la façade, sorte de quintessence du cinéma français des années 30, c’est qu’il en dit beaucoup sur la société de son temps non pas malgré les conventions dramatiques mais grâce aux conventions dramatiques. Les stéréotypes de légionnaire, de demi-mondaine, de maquerelle, de politicien à la vie privée dissolue ne sont pas encore usés parce qu’ils renvoient à la réalité de leur époque. A l’auteur de s’en servir puis de les dépasser pour s’affirmer. Ainsi du beau geste accordé à la fin du film au personnage de gigolo incarné par Jules Berry. Un geste qui cristallise bien la vision de Mirande, celle d’un moraliste cynique, qui tout en dressant le constat désenchanté d’un monde mené par l’argent et le sexe, fait montre d’une vraie tendresse et d’une profonde empathie pour ses personnages. Comme le marbre pour le sculpteur, les conventions sont ici une matière, une formidable matière, nécessaire à l’expression du cinéaste.