S.O.B. (Blake Edwards, 1981)

Un producteur tombé en dépression suite à un énorme flop a l’idée de transformer ce dernier en film érotique…

S.O.B est une satire virulente envers les patrons des studios, les stars, le milieu hollywoodien et l’humanité en général. Une scène à l’humour très noir est tout à fait emblématique du ton du film: notre producteur agonise sur la plage et son chien est à ses côtés. Deux vacanciers s’arrêtent, s’exclament « oh, qu’il est mignon ce petit chien! » et repartent sans avoir prêté une seconde d’attention au gisant. Blake Edwards, vieillissant et ayant eu pas mal de problèmes avec les studios hollywoodiens durant les années 70, a mis toute son amertume dans cette peinture d’une civilisation en phase terminale qui ne croit plus qu’en deux choses: le cul et le fric.

Cette misanthropie exacerbée stimule sa verve comique. Comme dans toutes ses réussites, il y a une galerie de seconds rôles hauts en couleurs. Ici, les caricatures particulièrement bien senties sont interprétées par une pléthore de vedettes (William Holden, Larry Hagman, Julie Andrews…). Robert Vaughn en porte-jarretelle, c’est à voir, d’autant que c’est présenté finement. Comme dans son chef d’oeuvre absolu Elle, tourné juste avant avant, c’est un enchaînement très précis d’actions (souvent des gags) qui produit la narration. Jamais on ne sent les intentions précéder l’exécution, tout apparaît logique y compris les scènes les plus radicales, y compris le dénouement exceptionnellement choquant, tout est parfaitement mis en scène.

La férocité brillante et jusqu’au boutiste de la satire suffirait à classer S.O.B parmi les oeuvres majeures de Blake Edwards. Mais les meilleurs comédies du cinéaste sont également fameuses pour leurs ruptures de ton et S.O.B contient son lot d’émotion même si, contrairement à Diamants sur canapé, Elle ou That’s life!, il s’agit d’une alternance plutôt que d’un mélange des registres. En effet, la dernière partie du film est un virage à 180 degrés où Blake Edwards, d’une façon grotesque et magnifique, célèbre l’amitié et montre donc que, finalement, tout n’est pas complètement pourri en ce bas-monde. Les funérailles viking sont un moment bouleversant qui achève la satire en apothéose lyrique. Du grand cinéma.

Top secret (The tamarind seed, Blake Edwards, 1974)

Pendant leurs vacances aux Caraïbes, un espion russe et une espionne anglaises tombent amoureux…

Avec The tamarind seed, Blake Edwards a réalisé un exercice de style hitchcockien qui, sans être une comédie, ne se dépare que le temps d’une scène d’action d’une vulgarité aux frontières du nanar de l’élégance légère caractéristique du réalisateur. La manipulation d’un espion converge avec celle d’un cinéaste et les divers double-jeux, simulations,  et camouflages d’intentions sont une profonde source de plaisir pour le spectateur. Ce petit jeu est bien mené par les auteurs. Si Omar Sharif est bon sans être éblouissant, l’interprétation de la très classe Julie Andrews donne une profonde densité à la mélancolie de son personnage. L’inattendue beauté de cette singulière héroïne est aussi celle du film.

Elle (Ten, Blake Edwards, 1979)

Sa rencontre avec une superbe jeune femme provoque une crise existentielle chez un quadragénaire californien.

Elle est peut-être la meilleure comédie américaine des quarante dernières années. C’est d’abord un sommet de drôlerie dans lequel la verve burlesque du metteur en scène se déploie allègrement. En effet, le film fonctionne moins en s’appuyant sur un scénario ultra-précis que grâce à des séquences autonomes dont la logique interne est poussée jusqu’au paroxysme. Ainsi du passage qui voit le personnage principal se faire arrêter en tant qu’intrus à son propre domicile. Grâce à une exploitation habile des accessoires (téléphone), du décor (jardin en pente) et des acquis narratifs (le personnage est aphone car il revient de chez le dentiste) les gags s’enchaînent aussi brillamment que chez le grand Leo McCarey, avec qui le réalisateur débuta.

Comme beaucoup de films de Blake Edwards, Elle est une œuvre éminemment personnelle. La crise que traverse son compositeur californien, l’auteur l’a probablement vécue. Si le regard sur le mâle vieillissant est impitoyable, si l’immaturité de ce dernier s’avère le principal ressort comique du film, ce regard n’est ni bête ni méchant. A l’itinéraire géographique représenté dans le film correspond un itinéraire moral au terme duquel le héros prendra conscience de ce qui est réellement important pour lui. Plusieurs scènes dans la deuxième partie sont nimbées de nostalgie sans que la mise en scène ne perde la justesse ni le tact qui la caractérisent. On retrouve encore la trace de McCarey dans les moments où le héros exprime ses sentiments en jouant sa musique au piano.

Notons également que les seconds rôles ont une véritable épaisseur et sont regardés avec un respect qui exclue toute notion de faire-valoir. Le collègue homosexuel craignant de perdre son jeune amant ou la jolie blonde jouée par Dee Wallace qui a le malheur de rendre impuissant les hommes avec qui elle couche ont chacun leur existence propre. Chacun apporte une nouvelle facette à cette ample méditation sur l’amour et la vieillesse qu’est Elle, chacun agit comme un petit miroir apportant une nouvelle perspective aux états d’âme du héros. Rarement zoom aura été aussi émouvant que celui sur le reflet de Dee Wallace dans la salle de bain. Un instant d’autant plus touchant qu’il est bref parce que Blake Edwards ne saurait s’appesantir sur les épanchements d’un protagoniste.

Ainsi que l’atteste la superbe séquence finale, l’humour n’est jamais que la plus belle des pudeurs chez ce cinéaste profondément élégant qu’était Blake Edwards.

That’s life! (Blake Edwards, 1986)

Une chanteuse mariée à un architecte californien apprend qu’elle a un cancer de la gorge. Tout en continuant à soutenir sa famille et notamment son époux en pleine crise de la soixantaine, elle attend les résultats de l’examen qui lui dira si la tumeur est bénigne ou maligne.

Film tourné dans sa propre maison d’une façon totalement indépendante par Blake Edwards, That’s life! est sans doute un des films les plus personnels de son auteur. Il n’y a pas besoin de surinterpréter pour deviner que celui que Claudia Cardinale décrit dans ses mémoires comme « un vrai fou » a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage d’architecte vieillissant et immature. Personnage joué par Jack Lemmon, son partenaire de toujours qui forme ici un grand duo avec Julie Andrews, l’épouse à la ville de Blake Edwards. Cet aspect très intime n’empêche pas That’s life! d’être rigoureusement réalisé.

C’est d’abord un sommet de narration avec une unité de temps, une quasi-unité de lieu mais aussi une variété des registres gérée avec une maîtrise de tous les instants. Le film est une perpétuelle alternance entre le comique et le sentimental sans jamais qu’il n’y ait à proprement parler rupture de ton. Au contraire, la continuité est parfaitement gérée par le metteur en scène qui donne l’impression de faire un film de famille. Des gags presque scabreux viennent parfois modifier le cours d’une scène où un personnages s’épanche sans que la transition n’apparaisse aux yeux du spectateur. Plus que sa tendance au burlesque anarchisant qui explose dans des films qui peuvent en devenir ennuyeux (La party), ce merveilleux alliage entre humour et sentimentalité, entre tendresse et causticité, entre rire et larmes est à mon sens  ce qui, depuis Diamants sur canapé, rend le cinéaste aussi attachant. En cela, Blake Edwards est un digne hériter de Billy Wilder.

Sans la gâcher, un mot sur la fin du film:  le fait que le cinéaste n’applique pas son principe de mise en scène jusqu’au bout de la séquence (principe que l’on peut ici résumer en un mot: « tact ») montre qu’il privilégie désormais le réalisme des comportements aux envolées émotionnelles savamment distillées. Cela n’empêche nullement l’élégance du style. Les superbes cadrages nous rappellent qu’Edwards est -aussi- un maître de la composition en Cinémascope tandis que Life in a Looking Glass, chanson composée par l’éternel compagnon de route Mancini et interprétée par Tony Bennett crooner de l’âge de Jack Lemmon et Blake Edwards, achève parfaitement cette méditation sur la vieillesse.

Les jeux de l’amour et de la guerre (The americanization of Emily, Arthur Hiller, 1964)

L’histoire d’amour tumultueuse entre un aide de camp américain et une jeune veuve anglaise la veille du jour J…Un beau film, quoique bavard, qui ménage brillamment ses nombreuses ruptures de tons, allant de la comédie façon Billy Wilder au drame en passant par quelques séquences de guerre. Toute cette histoire aboutit à une réflexion intéressante sur le courage, la lâcheté et le deuil vus à travers les yeux d’une veuve de soldat. L’élégance de la photo, la beauté de la musique et surtout la grâce du trio de comédiens principaux (spécialement Julie Andrews ici au-delà des éloges) permettent d’oublier l’aspect un peu didactique de l’écriture.