Le repas (Mikio Naruse, 1951)

Un couple récemment marié est perturbé par l’arrivée d’une nièce fugueuse.

En adaptant pour la première fois un roman de Fumiko Hayashi, Mikio Naruse a signé un de ses chefs d’oeuvre. Ici, ténuité n’est pas absence de dramaturgie et attention au quotidien n’est pas platitude. Le découpage, aussi pudique que précis, transforme des objets triviaux en caisses de résonance pour les tourments existentiels des protagonistes. De plus, le sourire des actrices, la musique et les extérieurs lumineux empêchent Le repas d’être plombé comme peuvent l’être les sinistres Derniers chrysanthèmes ou Nuages flottants. Plusieurs séquences, tel le retour chez les parents, sont même transcendées par un lyrisme magnifique. En très peu de plans, tous composés avec un oeil admirable, le cinéaste sait insuffler aux gestes les plus banals une gravité qui n’est jamais pesante. Cette délicatesse du style traduit une sorte de sagesse suprême, particulièrement patente dans les passages où l’héroïne, lassée de passer ses journées sur des tâches domestiques, se retrouve face à des femmes que l’après-guerre force à travailler. Grâce à cette infinité de nuances, Le repas s’avère le film le plus juste sur la femme au foyer et la reconquête de ses rêves brisés.

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Monsieur Merci (Hiroshi Shimizu, 1936)

Un autocar traverse la campagne japonaise pour emmener à Tokyo une geisha, un homme pressé, une mère qui veut vendre sa fille et d’autres voyageurs…

Un authentique chef d’œuvre méconnu. Outre que Monsieur Merci satisfait à TOUS les critères de l’esthétique néo-réaliste qui a fait se pâmer la critique européenne dix ans après sa sortie (dramatisation ténue, tournage en extérieurs, évocation d’un contexte économique difficile, naturel des acteurs…),  il demeure un enchantement de par sa tonalité, si originale et si attachante. En effet, la crise économique qui met les garçons au chômage et oblige les mères à prostituer leurs filles est omniprésente au cours de ce voyage mais le génie de Shimizu est d’envelopper ces thèmes sordides avec une grâce souriante qui n’a rien à envier à un Leo McCarey.

Bien sûr, il y a d’abord la pudeur propre aux Japonais des années 30 qui ne sauraient évoquer la marchandisation des corps autrement qu’avec des litotes, ce qui, d’emblée, confère une belle dignité aux personnages féminins. Mais il y aussi la large place accordée aux travellings sur des montagnes ensoleillées, la musique guillerette de Jôkô Saoto et, plus globalement, une atmosphère pleine de gentillesse; « Monsieur Merci » étant d’ailleurs le surnom du chauffeur de car remerciant les gens qu’il croise sur la petite route et le laissent passer.

La narration est aussi libre que celle des road-movies de Kiarostami et le moindre protagoniste apparaissant deux minutes à l’écran est filmé avec une justesse de ton qui le charge d’un grand poids d’humanité. Ainsi de la jeune femme qui, après avoir couru après le car, le rattrape au milieu de nulle part et demande au chauffeur de fleurir la tombe de son père car elle n’aura pas le temps de s’y rendre à cause de son travail. En un raccord, la caméra s’éloigne du bus, inscrivant les personnages dans des paysages grandioses et insufflant par-là même un parfum d’éternité au drame intime de la jeune femme.

Parmi les personnages principaux, on se souviendra longtemps de la sublime femme solitaire jouée par Michiko Kuwano. Au-delà de toutes les catégories morales, sociales et dramatiques, elle est digne des héroïnes de Naruse. Ha, l’image de ses ronds de fumée passant devant le visage du fonctionnaire mi-agacé mi-charmé! Qu’elle en dit long sur les doux rêves enfouis de la petite bourgeoisie…

Quoique durant moins de 80 minutes, Monsieur Merci se ménage de beaux moments suspendus tel cette scène qui montre les voyageurs faire une pause en pleine nature et s’amuser à lancer des pierres dans un ravin. Par la précision de son découpage, Shimizu esquisse alors le début de relations aussi subtiles que touchantes entre ses personnages. Tout le film est nimbé de cette légèreté lumineuse,  animé par une patte vive et bienveillante qui, jamais, ne s’appesantit.

Les soeurs Munakata (Yasujiro Ozu, 1950)

Leur père malade, une jeune fille s’installe chez sa soeur aînée qu’elle pense mal mariée.

Ozu filme les personnages entrain de commenter l’action plus qu’entrain de la vivre. Le systématisme du champ-contrechamp, dont il use et abuse, accroît l’ennui généré par son scénario théâtral. Philosophiquement parlant, ce style morne est au service d’un morne fatalisme.

Ceci dit, les actrices sont bien (évidemment) et il y a quand même quelques moments, notamment ceux où la caméra est placée sur le côté du visage d’une femme prenant conscience d’une nouvelle venant de lui être annoncée, qui, d’une façon purement visuelle, laissent entrevoir la portée universelle de ce drame étriqué et étiré.

Le destin de madame Yuki (Kenji Mizoguchi, 1950)

Les tourments de la noble épouse d’un débauché qui, pour subsister, a ouvert une auberge.

A le voir enfin, on comprend mieux le peu de notoriété dont jouit ce film de Mizoguchi alors sur le point de livrer une exceptionnelle série de chefs d’oeuvre. Dans cette adaptation d’un roman de Seiichi Funabashi, la rigueur propre au cinéaste fait cruellement défaut. Entre autres qualités, la force des grands films de Mizoguchi venait du fait que les drames ne se laissaient pas réduire à un banal conflit entre méchants et gentils. La rigueur de la mise en scène mettait en exergue le poids d’un environnement donné et transcendait l’intrigue mélo par une sorte de tragique social. Rien de tout cela ici. La différence de milieu entre les époux n’est guère exploitée. De même, le fait que le film soit raconté par la servante est purement anecdotique et ne produit rien au niveau du récit. Une certaine pusillanimité a aussi empêché les auteurs d’aller plus avant dans l’ambiguïté du comportement de madame Yuki, qui, en dépit du mal qu’il lui fait, reste très attirée par son époux.

L’aspect sexuel, qui aurait introduit un peu de dialectique dans la narration, est vite éludé au profit d’une opposition manichéenne et terne  entre la pauvre victime et son méchant mari, mari sous l’emprise d’une maîtresse encore plus méchante et atrocement caricaturale. Le récit est donc une accumulation de clichés mélodramatiques d’une désolante platitude. Il n’y a guère qu’à la fin que certains caractères prennent un peu de relief, notamment lorsque l’inquiétude du mari montre un peu d’amour de sa part. La fin est d’ailleurs ce qu’on retiendra du Destin de madame Yuki. Devant cette poésie brumeuse, devant cette noble résignation regardée avec pudeur, devant cette scène qui préfigure L’intendant Sansho, on retrouve enfin un peu du Mizoguchi qu’on aime.