Phffft! (Mark Robson, 1954)

Après huit ans de mariage, un avocat et une journaliste divorcent…

Comédie de remariage qui, pour être tardive et dénuée d’ambition sociologique (propre aux meilleurs des films que Cukor tournait alors pour le même studio, la Columbia), n’en demeure pas moins réussie. Jack Lemmon et Judy Holliday forment un couple aussi amusant qu’attachant. Le canevas est très classique -pour ne pas dire convenu- mais le film sait surprendre grâce à quelques détails justes à l’intérieur des scènes et à un rythme impeccable dans la transmission des informations au spectateur qui lui évite de s’ennuyer. Le découpage de Mark Robson m’a semblé supérieur à celui de George Cukor, plus concis et plus fluide. Bref, c’est tout à fait plaisant.

La blonde ou la rousse (Pal Joey, George Sidney, 1957)

A San Francisco, un chanteur séducteur hésite entre une riche rousse et une jeune blonde.

Un Sinatra trop âgé pour son rôle de jeune premier entretenu par une femme mûre et une mise en scène plus esthétisante que piquante amoindrissent la force corrosive du récit, malgré des dialogues spirituels. Cependant, La bonde ou la rousse demeure plaisant pour les raisons même qui l’empêchent d’être un sommet de verdeur comique façon Billy Wilder: l’importance accordée à la (somptueuse) musique de variété, les couleurs stylisées, la décontraction du rythme.

Un seul amour (Jeanne Eagels, George Sidney, 1957)

Dans les années 10-20, la fulgurante ascension de l’actrice Jeanne Eagels et sa déchéance non moins rapide à cause de l’alcool.

Si la progression dramatique peut parfois manquer de détails concrets, c’est que George Sidney a préféré traiter son matériau sur un mode symbolique, mythique et fantastique (la séquence où Jeanne retrouve l’actrice déchue est aussi vampirique que Persona) en mettant l’accent sur le visuel, comme s’il tentait de ranimer le cinéma de l’époque qu’il représente. Les contrastes du noir et blanc ne sont pas moins somptueux que ceux des plus beaux films muets. Si elle est parfois gratuite, cette stylisation n’est jamais forcée et jamais la mise en scène ne perd son allègre fluidité. Kim Novak est une pure présence digne de Louise Brooks tandis que Jeff Chandler apporte ce qu’il faut de densité humaine pour ne pas que l’oeuvre ne s’évapore à force d’évanescence.

Tu seras un homme mon fils (The Eddy Duchin story, George Sidney, 1956)

L’histoire du pianiste Eddy Duchin, pleine de succès et de malheurs.

Si le mélodrame est le genre destiné à faire pleurer le spectateur en lui rendant sensible la tragique ironie du destin, The Eddy Duchin story en constitue la quintessence. Aucune connotation sociale ou psychologique ici; uniquement la confrontation, dans une logique purement sentimentale, de l’homme à des évènements dévastateurs sur lesquels il ne saurait avoir de prise. La somptuosité visuelle et sonore, la science du cadrage qui inscrit physiquement les enjeux dramatiques dans l’image, la souplesse presque ophulsienne des mouvements d’appareil, l’interprétation stupéfiante de Tyrone Power dont le réalisateur se fait fort de nous montrer qu’il n’a pas été doublé pour les plans où il joue du piano et le tact non pusillanime avec lequel les rebondissements lacrymaux sont présentés (la fin!) font partie des qualités qui permettent à George Sidney d’atteindre une vraie grandeur, typiquement hollywoodienne.

On ne joue pas avec le crime (Five against the house, Phil Karlson, 1955)

Des étudiants désoeuvrés entreprennent de braquer un casino de Las Vegas.

Avec ses deux personnages revenus de la guerre de Corée, le début promet un minimum d’ambition mais ces personnages s’avèrent rapidement de simples prétextes à revirements dramatiques. Five against the house est un petit polar superficiel comme la Columbia en produisait à la chaîne dans les années 50. Sans qu’on puisse à proprement parler de style, il est quand même joliment enveloppé. Kim Novak est fascinante et fort bien mise en valeur par un noir et blanc vivement contrasté. Le plan avec sa jambe arquée en amorce a peut-être inspiré Mike Nichols pour sa célébrissime image du Lauréat.

Le démon des femmes (The legend of Lylah Clare, Robert Aldrich, 1968)

 

Un vieux réalisateur entreprend un comeback en tournant une biographie de la star qu’il rendit célèbre trente ans auparavant, Lylah Clare. Lylah Clare mourut dans de mystérieuses circonstances…

Imaginez Josef Von Sternberg réalisant un film sur Marlene à la fin des années 60. La référence est très claire (chansons allemandes, vanité du Pygmalion, bisexualité de la vedette…) même si Robert Aldrich et son scénariste Hugo Butler ont pris soin d’épicer la réalité: leur Lylah Clare est une ancienne pensionnaire de bordel et elle est morte d’une façon violente. Troisième film à propos de Hollywood tourné par le cinéaste (après Le grand couteau et Qu’est-il arrivé à Baby Jane?), The legend of Lylah Clare ne se limite pas à une satire au vitriol. On retrouve évidemment le goût d’Aldrich pour la théâtralité grotesque et les personnages secondaires caricaturaux dans la peinture bien sentie (mais attendue) de la décadence du microcosme hollywoodien.

Certes l’auteur se moque aussi durement de la vanité du cinéaste européen que de la vulgarité du distributeur avide mais The legend of Lylah Clare ne serait pas un film très intéressant s’il se limitait à une énième autocritique de la part d’Hollywood. Ce qui le distingue, c’est l’angle d’attaque d’Aldrich, son focus sur les passions de domination et d’exhibition qui alimentent en fait l’industrie du cinéma. Il montre avec cette violente radicalité qui lui est propre ces passions infernales damner les hommes sans rémission et broyer littéralement les femmes. Cette outrance n’est pas cynique mais pathétique et sublime son pamphlet.

L’adorable voisine (Bell, Book and Candle, Richard Quine, 1958)

A Manhattan, une jolie sorcière séduit son voisin du dessous. Elle doit se méfier car une sorcière qui tombe amoureuse perd ses pouvoirs…

L’adorable voisine est une charmante comédie romantique. Sans plus. Le style est particulièrement élégant -le Technicolor feutré de James Wong Howe vaut le détour à lui tout seul- mais force est de constater que le registre limité de Kim Novak n’est pas adéquat pour une comédie. Son jeu manque de fantaisie, de vivacité. En revanche, les séquences où elle envoute James Stewart sont extraordinaires puisque cette dame est la fascination incarnée. Il faut la voir, lascive, féline, aguicheuse, sur son canapé…Elle est à la fois la limite et le principal atout du film. Du coup, l’analogie entre la sorcellerie et l’amour qui est en gros le propos du film est bien rendue.

L’inquiétante dame en noir (The notorious landlady, Richard Quine, 1960)

Comédie policière écrite par Blake Edwards et réalisée par Richard Quine. C’est évidemment ficelé avec brio, Kim Novak est évidemment magnifique, les deux acteurs qui l’entourent sont évidemment épatants, le film se met dans la poche le spectateur dès les premières scènes et n’aura de cesse de jouer avec sa complicité. Le talent comique dont font preuve les deux auteurs est d’une belle variété, L’inquiétante dame en noir alternant les répliques piquantes façon screwball,  l’humour non-sensique un peu macabre typiquement british (l’action se passe à Londres) et le burlesque muet. Toute cette verve borcarde gentiment l’aveuglement lié au désir. Le seul point faible du film, c’est ce qui est lié directement et uniquement à l’intrigue policière. En effet, le film repose sur la connivence, le second degré. Au fond, le spectateur se fout de savoir qui a tué qui. On peut considérer cela comme une limite de la narration mais l’ensemble reste un délice.

Du plomb pour l’inspecteur (Pushover, Richard Quine, 1954)

D’abord, ne pas se fier au titre français. Ceci n’est pas une suite de La panthère rose mais un vrai film noir.
Un flic en planque s’amourache de la maîtresse du gangster qu’il recherche…S’ensuit une descente aux enfers façon Assurance sur la mort. D’ailleurs, ce n’est certainement pas un hasard si c’est Fred MacMurray, l’anti-héros du classique de Billy Wilder, qui tient le rôle principal. Il faut dire qu’il est l’acteur idéal pour ces rôles d’homme médiocre embarqué dans des histoires sordides à cause d’une femme. Le film utilise donc consciemment des clichés préexistants et en cela, il tend vers le maniérisme. La mise en scène ultra-stylisée, avec ses rues de studio vides, sa photo noir&blanc léchée, tend vers une abstraction toute melvillienne, elle fascine le spectateur plutôt qu’elle ne donne une consistance (pyschologique, sociale…) à ses personnages. Mais ici, c’est peu dire que la forme est à l’image du fond, la forme est même l’image du fond, le personnage de MacMurray n’agissant que par fascination pour la femme du gangster. Femme incarnée par Kim Novak, Kim Novak la star parfaite…c’est à dire la fascination incarnée en femme. La façon dont son visage est sublimé dans Pushover me fait dire que rarement actrice aura été aussi bien filmée. D’ailleurs, il faut rappeler que c’est Richard Quine qui a « créé » Kim Novak, de la même façon que Von Sternberg a créé Marlene (sans aller cependant jusqu’à lui arracher des dents pour améliorer son profil).