Les héros de Télémark (Anthony Mann, 1965)

En Norvège, des résistants tentent de neutraliser une usine fournissant de l’eau lourde aux nazis.

Par rapport à La bataille de l’eau lourde, c’est l’extrême inverse. Un romanesque usé et facile au service d’une glorification de la star Kirk Douglas parasite le beau récit des faits de résistance. Heureusement, l’élégance du découpage de Anthony Mann -toujours aussi ingénieux, concis et fonctionnel- est intacte. Les poursuites à skis dans les étendues glacées norvégiennes sont aussi bien filmées que les chevauchées de naguère dans les montagnes du Colorado. La réputation calamiteuse du dernier film achevé par le grand cinéaste n’est donc pas vraiment justifiée.

Première victoire (In harm’s way, Otto Preminger, 1965)

Les premiers mois de la guerre du Pacifique vus à travers l’itinéraire professionnel et sentimental d’un capitaine de croiseur…

Après Exodus, Tempête à Washington et Le cardinal, Otto Preminger poursuit sa série des films « à grand sujet ». Plus que jamais, le récit est ample, la dramaturgie est subtile et le découpage est fluide. De plus, le Cinémascope Noir&Blanc allié à l’excellente musique de Jerry Golsmith fait office de somptueux écrin. Quelques conventions -tel le sacrifice de Kirk Douglas- demeurent mais dans l’ensemble, les attentes du spectateur sont habilement déjouées grâce à l’élégante lucidité du traitement (et jamais par volontarisme anti-conformiste). J’ai été particulièrement touché par la justesse -assez inédite- de la relation amoureuse entre les deux personnes mûres magnifiquement interprétées par John Wayne et Patricia Neal.

Cela dure déjà près de trois heures mais cela pourrait durer le double tant la maîtrise du cinéaste est absolue. Toutefois, à l’issue de la projection, le sentiment de fascination est altéré par une question: « à quoi bon? ». C’est que contrairement aux précédents opus de Preminger, aucune unité profonde n’est opérée entre les différentes ramifications de la narration. Exodus racontait la naissance d’une nation, Tempête à Washington démontait les rouages de l’exercice démocratique, Le cardinal montrait ce qu’il en coûte à un homme pour monter dans la hiérarchie de l’Eglise. Première victoire mélange (intelligemment) situations mélodramatiques et enjeux militaires; les forces de dispersion inhérentes à une telle machine hollywoodienne l’emportent sur la synthèse que doit apporter le point de vue d’un auteur. Si l’attention du metteur en scène à chaque geste et à chaque lieu empêche encore de parler d’académisme, on a quand même un peu l’impression que son coeur a déserté son oeuvre et que, après l’apogée artistique que fut pour lui le début des années 60, son génie commence à tourner à vide.

L’emprise du crime (The strange love of Martha Ivers, Lewis Milestone, 1946)

Le couple qui règne sur une petite ville de Pennsylvanie voit resurgir un ami d’enfance.

Cet archétype du film noir est une tragédie socio-criminelle aussi virulente dans sa critique de la bourgeoisie américaine que le seront ultérieurement les mélodrames de Douglas Sirk. Le déroulement du film est assez théâtral mais implacable. Aussi paroxystiques soient les rebondissements du script, ce dernier révèle précisément la nature et le destin des personnages. Au demeurant, ces personnages sont joués par un excellent quatuor d’acteurs: Barbara Stanwyck, Lizabeth Scott, Van Heflin et Kirk Douglas, dans son premier rôle au cinéma. Il y a cependant une faille dans cette rigoureuse progression dramatique: une fois que sa copine est libérée, pourquoi le héros reste t-il en rapport avec le couple de vilains puisqu’il n’a ni motivation pécuniaire ni désir pour la femme? Ce flottement du scénario altère l’inexorabilité de la tragédie. Heureusement, la fin grandiose rattrape le tout.

Le dernier train de Gun Hill (John Sturges, 1959)

Un shérif veut venger sa femme violée et assassinée. Problème: le coupable semble être le fils de son ami de jeunesse devenu le plus gros éleveur de la région.

Comme le montre l’argument dramatique, il s’agit d’un western qui se veut tragique. C’était la tendance en cette fin des années 50. La question est de savoir si l’exécution suit les intentions. Il se trouve que non. Ok, Le dernier train de Gun Hill est ce que l’on appelle couramment un « film de bonne facture ». Le face-à-face entre Kirk Douglas et Anthony Quinn vaut le coup d’oeil, la mise en scène est soignée, le film se suit agréablement. Bref, ce n’est pas mauvais du tout (par exemple, c’est nettement mieux que Les Sept mercenaires ou Règlements de compte à O.K Corral).

Seulement, si la mise en scène est soignée, elle est aussi essentiellement illustrative. Il faut voir par exemple la façon dont sont réalisées les fusillades dans l’hôtel, la façon attendue dont Kirk Douglas abat les méchants. Il y a ici quelque chose d’indubitable, de profondément mécanique du fait d’une convention jamais dépassée ni creusée. Comparer ces séquences à celles analogues mises en scène à la même époque par Anthony Mann pour se rendre compte ce qui sépare un artisan méritant mais sans inspiration d’un maître classique qui donne une substance inédite aux passages obligés du genre. De plus, la narration aurait gagnée à être épurée, dégraissée des ornements psychologiques et des intrigues secondaires qui ne font que diluer l’intensité tragique du drame dans des scènes de parlotte sans intérêt.

La femme aux chimères (Young man with a horn, Michael Curtiz, 1950)

La vie d’un trompettiste de jazz.

La femme aux chimères est un « biopic » hollywoodien tout ce qu’il y a de plus conventionnel mais il est mené avec suffisamment de savoir-faire (la plastique « film noir » lui donne un cachet plaisant) et de conviction (Kirk Douglas et Lauren Bacall sont tous deux excellents) pour constituer ce qu’il est coutume d’appeler un bon film.

Furie (Brian De Palma, 1978)

Un agent des services secrets américains tente de sauver son fils doté de pouvoirs télékinésiques des griffes de ses employeurs.

L’histoire est donc ahurissante. De toute façon, Brian De Palma ne se donne pas la peine de nous y faire croire. Son scénario n’est que pur prétexte à étalage de virtuosité en pilotage automatique. Entre les morceaux de bravoure attendus, le spectateur doit se fader plusieurs scènes ennuyeuses sur la télékinésie. Le problème avec DePalma, c’est que c’est un metteur en scène au talent limité. Il est bon pour distordre Hitchcock dans tous les sens mais il n’est pas fichu de faire exister des personnages dans leur quotidien. Par exemple, il ne sait pas filmer un petit déjeuner entre deux femmes. Il se sent obliger de faire bouger sa caméra de droite à gauche. Sans le moindre objet. Aucune des deux femmes n’existe alors mais le réalisateur s’en fout, il fait mumuse avec son appareil. Les deux actrices sont d’ailleurs affreusement mal dirigées.

Heureusement, il y a Kirk Douglas, acteur d’une autre trempe que John Travolta ou Michael Caine, qui donne une consistance charnelle et émotionnelle à son personnage archétypal. La séquence où il se met soudainement à pleurer après que la fille ait évoqué sa défunte maîtresse détonne avec le reste du film. D’une manière générale, Furie est sauvé de la médiocrité totale par les deux ou trois séquences particulièrement inspirées où la perte d’un être cher est évoquée. Deux ou trois séquences qui se suffisent presque à elle-même et qui révèlent l’inclination mélancolique de De Palma, celle qui sera la substance de son chef d’oeuvre: Mission to Mars.

Le gouffre aux chimères (Ace in the hole, Billy Wilder, 1951)

Waouh !
Un des pamphlets parmi les plus violents, les plus percutants jamais réalisés à Hollywood. A travers cette histoire de journaliste qui fabrique ses scoops en jouant avec la vie d’un homme, Wilder le moraliste pourfend l’ensemble d’une société avide, désœuvrée, et surtout profondément malade. Le scénario brillant montre les multiples conséquences sociales de l’évènement à travers une galerie de personnages dont l’arrivisme est révélé au fur et à mesure du film; chacun -à quelques exceptions près- va chercher à tirer parti de la situation dramatique. Et c’est la crédibilité et la rigueur avec laquelle les motivations de chacun sont exposées qui rend le film aussi fort. Ce qui fait la beauté de l’oeuvre, c’est que tout en étant une fable, elle nous montre des personnages profondément humains y compris et surtout s’ils sont antipathiques. Ainsi, à la fin de chaque journée le journaliste boit un verre. Seul. Cet alcoolisme quotidien montre, subtilement mais clairement, bien avant le retournement final, que malgré son cynisme, il est le premier miné par sa mirifique combine. Hallucinant Kirk Douglas qui trouve ici un rôle à la pleine mesure de son talent expressif. Tour-à-tour séducteur, avide, violent et finalement meutri. Ce comédien -à la filmographie exceptionnellement riche en chefs d’oeuvre divers et variés- trouve ici son plus grand rôle. Enfin, la sécheresse de la mise en scène rend les séquences chocs d’autant plus percutantes. Billy Wilder -auteur de Assurance sur la mort– a mis en images Le gouffre aux chimères comme un film noir « hard-boiled ». Le plan final est d’ailleurs un des plus mémorables de l’ensemble de son oeuvre.