Guerre et paix (King Vidor, 1956)

Entre 1807 et 1812, deux amis de l’aristocratie russe sont confrontés à l’invasion de Napoléon.

Plutôt une réussite. Les qualités l’emportent sur les défauts. Si Henry Fonda est trop vieux pour le rôle de Pierre Bezoukhov (il en aurait été l’interprète parfait vingt ans plus tôt), si les deux personnages très secondaires que sont le père Bolkonsky et Napoléon tombent dans la caricature, si certains décors (tel Moscou) manquent étrangement d’ampleur, si la musique de Nino Rota n’est pas à la hauteur du projet et si les séquences de bataille ne peuvent rivaliser en envergure et en violence avec celles de la version de Bondartchouk, la retraite est riche en trouvailles réalistes du metteur en scène et, surtout, Audrey Hepburn est sublime dans le rôle de Natasha qui a gagné en importance dans une adaptation qui a fait le choix judicieux de se focaliser sur l’éclosion d’une femme. Le découpage classique de King Vidor, non exempt de belles images et d’inventions au service des personnages et de l’action, et l’intelligibilité de la narration qui assume ses différences avec le roman sont infiniment préférables au formalisme saugrenu de Bondartchouk.

Guerre et paix (Sergueï Bondartchouk, 1967)

Entre 1805 et 1812, plusieurs familles de l’aristocratie russe sont affectées par la guerre avec Napoléon.

Certes, même si le film dure finalement plus de sept heures, adapter le pavé de Tolstoï impliquait de sabrer pas mal de personnages et d’évènements, ainsi que les réflexions les plus profondes de l’écrivain sur l’Histoire, la stratégie militaire et la philosophie. En revanche, la nature de la réécriture interroge, qui ravale l’itinéraire spirituel des deux héros au rang de propagande lénifiante comme du Malick; Boudartchouk prise lui aussi faire s’envoler la caméra sur des feuillages sur fond de voix-off pompière. Le formalisme abusif (caméra voltigeuse, cadres de traviole, surimpressions, split-screen, jeu artificiel de certains comédiens…) détache le spectateur des enjeux dramatiques qui sont, parfois, à peine intelligibles. Ce style alambiqué est l’antithèse du style de Tolstoï, objectif et réaliste. Les raisons de la défaite des coalisés à Austerlitz ne sont pas rendues sensibles alors que c’était très clair dans le roman.

Cependant, ce film le plus cher de l’histoire du cinéma soviétique (et, selon certaines estimations, de l’histoire du cinéma tout court) s’avère absolument époustouflant dans une poignée de morceaux de bravoure où la virtuosité du réalisateur, alliée à la somptueuse musique de Ovchinikov, fait merveille: bataille de Borodino et incendie de Moscou en premier lieu. Face à ces sommets de cinéma épique et violent, les séquences analogues du contemporain Docteur Jivago font bien pâle figure.

L’impasse de l’amour et de la haine (Kenji Mizoguchi, 1937)

Une jeune serveuse enceinte est abandonnée par son fiancé de bonne famille…

Cette énième variation de Kenji Mizoguchi sur son thème de prédilection est une énième réussite où, plus précisément qu’ailleurs, une certaine lâcheté masculine est représentée avec justesse. Au contraire, la femme ne manque pas de courage et assume pleinement sa voie en dehors de la société « normale ». L’impasse de l’amour et de la haine est ainsi un des films de Mizoguchi les moins noirs parmi ceux mettant en scène des « filles perdues ». Cette vérité au sein d’un canevas rebattu, le film la doit essentiellement à l’absence de manichéisme du script rigoureux de Yoda (lointainement adapté de Résurrection de Tolstoï) et à la qualité de comédiens dirigés par un réalisateur plus tyrannique que jamais (Fumiko Yamaji aurait été contrainte de répéter plusieurs centaines de fois une même scène).