Home sweet home (D.W Griffith, 1914)

Brève évocation de la vie de John Howard Payne suivie de trois histoires où sa célèbre chanson, « Home, sweet home », a influencé des gens.

Un des premiers longs-métrages de Griffith. C’est une succession de sketches reliés par un même thème et au service d’une même morale lourdement assenée mais dont les registres sont très variés: comédie de remariage, mélodrame, drame bourgeois. La multiplicité des personnages permet de passer en revue presque tous les acteurs révélés par le maître, en premier lieu la sublime Lilian Gish. On note dans chacun des sketches la pertinente utilisation du montage parallèle et, dans le sketch mélodramatique, une dramatisation des regards et des échelles de plan: un style est entrain d’éclore, qui transfigure des bases théâtrales pour inventer le cinéma. Presque dénué de la fraîcheur réaliste et de la dimension mythique des meilleurs films de Griffith, Home sweet home est intéressant comme un fossile.

Coeurs du monde (David W. Griffith, 1918)

Dans un village français, la première guerre mondiale sépare un couple récemment marié.

Il a beau avoir obtenu une autorisation exceptionnelle pour filmer les combats en France, il a beau représenter la violence avec une crudité inédite qui lui aliéna une partie du public, Griffith prend des libertés avec les plus élémentaires notions de réalisme militaire ou géographique puisque, par exemple, le héros qui a rejoint l’armée reste toujours près de son village. L’auteur d’Intolérance n’hésite jamais à synthétiser ou condenser temps et espace à des fins dramatiques. Quelle que soit la profession de foi claironnée par la publicité, la guerre est ici un prétexte à mélo. Si l’artifice du narrateur est visible, force est de reconnaître l’exceptionnelle maîtrise dont il fait preuve dans le domaine. Montage parallèle, gros plans, suspense…sont autant de procédés qu’il a pour la plupart inventés et qu’il réutilise ici pour le moins judicieusement, conférant à sa mise en scène une puissance spectaculaire alors inégalée.

Aussi virtuose soit-elle, cette mise en scène ne tourne jamais à vide et reste centrée sur l’humain. Ainsi, la première partie, celle du calme avant la tempête, est-elle aussi prenante que la suite. Griffith y dépeint le village français avec le même lyrisme tendre que celui qu’il déploiera dans ses chefs d’oeuvre americana, tel True heart Susie. Servi par une excellente troupe d’acteurs au premier rang desquels figure bien sûr la très gracieuse Lilian Gish, il présente des personnages vivants et touchants avec une suprême délicatesse qui lui évite toute caricature y compris lorsqu’il s’agit d’opposer la brune aguicheuse à la blonde vertueuse. Ce génie idyllique fait que le grand oeuvre de « Mr Griffith » sur la Première guerre mondiale s’avère très attachant. Comme par surcroît.

La toile d’araignée (Vincente Minnelli, 1955)

Dans une clinique psychiatrique, le choix de la couleur de nouveaux rideaux révèle diverses tensions.

Le prétexte dramatique est ridicule mais l’enchevêtrement des intrigues est prodigieux. La toile d’araignée est donc d’abord un sommet de narration. Alors que l’histoire racontée aurait pu se réduire à un affrontement entre le psychiatre progressiste aux méthodes expérimentales et ses associés conservateurs, éternelle querelle entre anciens et modernes, Minnelli et les scénaristes ont eu l’intelligence d’éviter ce sujet banal. A travers les multiples personnages, tous excellemment interprétés (la distribution royale réunit entre autres Richard Widmark, Lilian Gish, Charles Boyer et Lauren Bacall), leur film est un tour d’horizon des passions humaines, passions parfois nobles mais souvent médiocres. La façon dont chacun prend à cœur le choix de la couleur des rideaux de la bibliothèque dévoile leur part d’irrationalité. Qu’ils fassent partie des patients, des médecins ou du personnel administratif, les protagonistes sont tous soumis à des névroses ou à de la mélancolie. Soigner des fous demande d’abord d’accepter -et pourquoi pas de sublimer dans la création artistique- sa propre folie.

Plus caustique que les autres grands films de Vincente Minnelli, La toile d’araignée est également plus sobre plastiquement parlant. Compte tenu de la distance inédite de l’auteur par rapport aux personnages et aux situations, ses fameux mouvements d’appareil porteurs de lyrisme sont quasiment absents tandis que le Technicolor, à dominante marron, n’est pas utilisé à des fins expressives ou dramatiques. La beauté naît de la suprême maîtrise avec laquelle les images en Cinémascope sont composées, avec laquelle un nombre plus ou moins grand de personnages est agencé dans le cadre élargi. La musique avant-gardiste de Leonard Rosenman participe également de la place à part, très adulte, qu’occupe La toile d’araignée dans l’oeuvre de Minnelli et dans le cinéma américain d’alors. Aussi réussi soit ce film, ce n’est pas ici que le génie du cinéaste s’est exprimé avec le plus de pureté.