La roulotte rouge/La belle écuyère (Chad Hanna, Henry King, 1940)

Dans le sud des Etats-Unis en 1841, après avoir aidé un esclave à fuir, un palefrenier et la fille d’un propriétaire rejoignent un cirque itinérant…

Petite bluette au charme superficiel. Le superbe Technicolor à dominante rouge et or, la sobre délicatesse de Henry King à l’origine de quelques beaux moments (tel le premier baiser des mariés) et la qualité des comédiens assurent un spectacle agréable mais ne suffisent pas à étoffer un récit foncièrement pusillanime et conventionnel.

L’aveu (Summer storm, Douglas Sirk, 1944)

Dans la Russie pré-révolutionnaire, un juge d’instruction et un comte débauché s’amourachent d’une jeune et belle moujik mariée à un de leurs serviteurs.

En adaptant Drame de chasse de Tchekhov, Rowland Leigh, Michael O’Hara et Douglas Sirk ont brillamment clarifié les caractères et les enjeux dramatiques d’un roman au déroulement un peu laborieux. Le cinéma leur permet d’aller droit à l’essentiel en un minimum de temps. Ainsi, je ne me souviens pas d’un seul chapitre qui rende aussi sensible la joyeuse décadence de l’aristocratie russe que la séquence du mariage, quelque part entre Bunuel et Renoir. La subtilité lunaire du jeu de Edward Everett Horton à contre-emploi dans le rôle du comte y est pour beaucoup.

Le choix des adaptateurs d’avoir reporté l’action des années 1880 aux années 1910, qui précèdent immédiatement la révolution d’octobre 1917, contribue à enrichir le climat politique de l’intrigue policière initiale. Summer storm n’est pas un film explicitement historique mais l’atmosphère de cocote-minute sociale où les rapports entre les classes sont sur le point de s’inverser y est particulièrement prégnante. Les belles et pauvres ambitieuses hésitent entre séduire les derniers boyards et précipiter leur perte.

Enfin, la profonde beauté de Summer storm tient peut-être au fait qu’y est retracé, plus précisément que dans le roman, l’éternel drame d’une humanité faible déchirée entre ses pulsions et la nostalgie d’une certaine pureté. Si le pessimisme est de rigueur, on sent que leurs sentiments sont sincèrement ressentis par les personnages masculins, y compris lorsqu’ils se montrent infidèles. Ce grâce au bonheur d’expression des scènes à la campagne éclairées par Schüfftan et surtout, surtout, grâce à la géniale interprétation de George Sanders dans le rôle principal. La plus belle de sa carrière? C’est que jamais je n’avais vu son célèbre cynisme parer une tristesse aussi vraie.

The 13th letter (Otto Preminger, 1951)

Remake hollywoodien du Corbeau de Clouzot se passant au Québec.

Ce film méconnu d’Otto Preminger n’est rien de plus que cette phrase qui le résume habituellement dans sa filmographie. C’est même un peu moins que ça puisque le nouvel ancrage québécois n’est quasiment pas exploité même si un carton d’introduction affirme fièrement que le tournage a eu lieu en décors naturels. The 13th letter reprend scolairement chacune des scènes emblématiques de l’original mais, dépourvu de son terreau social, dépourvu de la charge contre une certaine hypocrisie provinciale, dépourvu du cynisme bienveillant de ses auteurs, bref dépourvu de tout ce qui faisait son sel, le chef d’oeuvre de Chavance et Clouzot se trouve ici réduit à une mécanique de scénario parfaitement vaine. Il ne faut pas compter sur les acteurs pour rehausser la platitude du film: Michael Rennie n’a (évidemment) pas le charisme sardonique de Fresnay, Linda Darnell réduit l’inoubliable personnage de Suzy Delair à une conventionnelle amoureuse du héros et Charles Boyer a l’air de s’en foutre. Il n’y a guère que la grande Françoise Rosay qui, dans un rôle secondaire quoique décisif, tire son épingle du jeu.

Infidèlement vôtre (Preston Sturges, 1948)

Suite au malencontreux rapport d’un détective, un brillant chef d’orchestre fou amoureux soupçonne sa femme d’infidélité.

Cette comédie de Preston Sturges est basée sur une pseudo-originalité: durant son concert, le chef d’orchestre imagine trois scénarios pour faire face à l’infidélité supposée de sa femme. Le cinéaste représente ces trois scénarios. Successivement. Cette construction est nulle puisque le spectateur sait que c’est du virtuel et que pendant tout ce temps (les deux tiers du métrage), le récit n’avance donc pas. Ses rêveries ne font même pas évoluer les sentiments ou le caractère du héros, elles ne sont que prétextes à gags poussifs à base de meurtres et de suicides (actions vidées de leur potentiel dramatique puisqu’on sait que ce n’est que du fantasme). Sous-tendue par une vision du monde proche du nihilisme, l’inspiration de Sturges est souvent très sinistre, ce qui rend ses films beaucoup moins plaisants que ceux de ses collègues Hawks ou McCarey.
C’est d’autant plus dommage que l’exposition était brillante montrant avec beaucoup d’humour comment la jalousie, indissociable de l’amour, peut empoisonner les esprits les plus raffinés. Mais les sentiments n’intéressent pas Preston Sturges…

Ambre (Forever Amber, Otto Preminger, 1946)

Dans le Londres du XVIIème siècle, le destin d’Ambre St Clare, courtisane soumise à ses ambitions sociales et à son amour sincère pour un noble déchu par le Roi.

Ambre est une magnifique superproduction de la Fox qui nous donne à voir une femme tellement dévouée à l’homme qu’elle aime qu’elle apparaît immorale et légère vu qu’elle n’attache aucune importance aux convenances sociales. Le style distancié d’Otto Preminger au service d’un matériau essentiellement mélodramatique crée un portrait féminin  parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma. On ne pleure pas sur chaque turpitude infligée à Ambre mais on admire son abnégation romantique. L’élégance du cinéaste n’exclut pas une fougue romanesque amplifiée par la somptueuse musique de David Raksin, tantôt dramatisante tantôt maniériste par rapport à la musique baroque de l’époque représentée.

Elle n’exclut pas non plus une fabuleuse générosité plastique. Le grand chef opérateur Leon Shamroy a concocté un Technicolor parmi les plus beaux des années 40. En effet, la première chose qui frappe lorsqu’on regarde Ambre, ce sont les couleurs flamboyantes, l’utilisation du orange notamment. La chevelure auburn de Linda Darnell, les intérieurs éclairés à la bougie, les incendies spectaculaires contribuent à insuffler de la chaleur à la mise en scène de Preminger. Il faut voir la séquence du début dans laquelle la jeune Ambre transforme sa chemise de nuit en corset sous l’effet de ses lectures nocturnes. C’est à la fois brillamment évocateur quant à la psychologie de l’héroïne et hautement érotique, les formes plantureuses de Linda Darnell cadrée en contre-plongée étant superbement mises en valeur par les éclairages mordorés. C’est du grand art. Linda Darnell est d’ailleurs époustouflante dans tous les sens du terme.

Chef d’oeuvre aussi bien plastique que dramatique, Ambre est un parfait représentant de l’âge d’or du système des studios hollywoodiens.

Crime passionnel (Fallen angel, Otto Preminger, 1945)

Dans une petite ville californienne, les tribulations d’un escroc minable en relation avec deux femmes, l’une gironde serveuse et l’autre riche vieille fille.

Film noir à l’intrigue un brin alambiquée, Fallen angel figure parmi les joyaux qu’Otto Preminger a réalisés à la Fox. On y retrouve cette mise en scène unique qui n’a pas son pareil pour faire exister un décor conventionnel (bar, plage…) en deux plans trois mouvements. Le cadrage donne toujours l’impression d’être le cadrage idéal pour cerner l’action, faire ressentir l’atmosphère, les lieux, les états d’âme des personnages en un minimum de temps. Bref, Fallen angel c’est d’abord la suprématie d’un style omniprésent mais jamais ostentatoire. Si Linda Darnell est une actrice un peu trop vulgaire pour incarner une femme censée fasciner tous les hommes qui l’entourent (à la manière de Laura), Dana Andrews est, comme à son habitude, impeccable et Alicia Faye est émouvante dans son rôle de vieille fille qui se met à aimer. Quelques menues réserves sur un scénario manquant d’unité dramatique empêchent Fallen angel de figurer parmi les chefs d’oeuvre de Preminger mais le film n’en reste pas moins superbe.

Barbe-noire le pirate (Raoul Walsh, 1952)

Abordages, duel au sabre, île au trésor…Tout le cahier des charges du film de pirates figure dans cette évocation de la vie du mythique Barbe-Noire. Pourtant, Captain blood semble bien loin. La piraterie est ici montrée dans toute son immoralité. Barbe-Noire est une pure incarnation du mal, un démon cupide, trahissant ses hommes, ne faisant aucun cas de la vie humaine et finissant même par revenir d’entre les morts. Sa seule motivation est l’or. Plusieurs séquences sont parmi les plus cruelles tournées à l’époque. L’interprétation de Robert Newton est outrageusement cabotine, délibérément outrancière mais elle s’avère in fine idéale pour incarner cette figure hors du commun. Face à lui, le gentil chirurgien joué par Keith Andes apparaît terriblement fade. Dommage aussi que le caractère répétitif et superficiel de la narration ne rende le film intéressant que par intermittences.