Des jeunes femmes disparaissent (Jean-Claude Brisseau, 1976)

Deux jeunes femmes, dont l’une a des problèmes avec son mari qui refuse de coucher avec elle, sont épiées par des tueurs en série.

Jean-Claude Brisseau a réalisé trois versions de ce court métrage. En 1973, il l’a tourné en 8 mm noir et blanc, en 1976, il réalise une deuxième version en Super 8 couleur sonore et en 2014, il a bouclé un remake en relief. C’est la deuxième version que j’ai vue. Si la corrélation entre les meurtres et le drame du couple demeure énigmatique, on peut constater que, malgré l’extrême modicité de ses moyens, le metteur en scène parvient à instaurer suspense et horreur grâce à une inventivité sans cesse renouvelée. Un brillant exercice de style.

La croisée des chemins (Jean-Claude Brisseau, 1975)

La fille d’un policier sort avec un jeune révolté contre la société…

Ce n’est qu’un des multiples axes d’un film foisonnant qui raconte finalement le fatal retour d’une jeune fille triste à une innocence rêvée. Tourné en amateur, ce premier long-métrage de Jean-Claude Brisseau est baroque, composite et même brouillon mais véritablement sublime. Le rythme est imparfait, la musique (BO du Mépris, cantate 147 de Bach) est ressassée et certains raccords ne semblent pas justifiés mais la tristesse aussi tranquille qu’absolue qui émane de cette oeuvre imprime durablement la mémoire.

La croisée des chemins est découpé en deux parties nettement distinctes. Le début montre l’héroïne avec son père policier et ses amis délinquants; la suite montre son exil dans une maison du sud de la France aux côtés d’un vieux garçon hanté par le souvenir de sa défunte mère.

La première partie exsude le désespoir social d’une façon grotesque, violente et typique des années 70. L’absence de moyens se fait parfois cruellement sentir parce que l’action qui fait avancer le récit est plus commentée que montrée. Toutefois, il y a de beaux moments comme lorsque le père parle à sa fille de sa mère. La langue employée par Brisseau (auteur et acteur) est alors magnifique.

Ensuite, le lyrisme bucolique le dispute à l’onirisme érotique au service de la mélancolie pure. ll faut voir le génial Lucien Plazanet, après qu’il a raconté sa vie lamentable, s’enivrer de pitreries afin d’oublier sa condition pour se rendre compte du déchirant humanisme qui animait déjà Jean-Claude Brisseau. Dès ce premier long-métrage, le cinéaste exprime sa profonde sensibilité à la douleur existentielle via une poésie d’ordre cosmique. Des visions superbes où, malgré la faible qualité d’image induite par le format super 8, Brisseau a réussi à capter des lumières incroyables, préfigurent Pique-nique à Hanging rock et matérialisent l’impossible réconciliation d’une jeune fille avec la Création.

Un jeu brutal (Jean-Claude Brisseau, 1982)

Suite au décès de sa mère, un médecin paranoïaque prend en charge sa fille infirme et dégoûtée de la vie.

L’extrême dureté de plusieurs séquences n’est là que pour renforcer l’éclat lumineux de la réconciliation des deux personnages principaux avec la Création, sujet principal de l’oeuvre. En cela, cette première réalisation de Jean-Claude Brisseau sortie au cinéma rappelle Dostoïevski (d’ailleurs cité en exergue du film). Parfois mal dégrossi dans son écriture (certains dialogues ne sont pas piqués des hannetons), Un jeu brutal n’en est pas moins un film superbe, porté par l’incandescence de ses deux acteurs principaux (Bruno Cremer et Emmanuelle Debever) et la force archaïque de la mise en scène de Brisseau, déjà très doué pour intégrer les beautés de la nature à ses fictions urbaines (l’ouverture est de ce point de vue remarquable).

Céline (Jean-Claude Brisseau, 1992)

Une infirmière recueille une jeune fille qui a tenté de se suicider. Des miracles s’ensuivront.

Céline n’est pas tant un film sur le mysticisme qu’un film sur la dépression et la consolation. En effet, le personnage principal est bel et bien l’infirmière, magnifique personnage de femme dévouée et meurtrie joué avec une désarmante simplicité par Lisa Hérédia. La mystérieuse Céline n’est finalement présente que pour l’aider à se reconstruire lors d’un moment décisif de sa vie. C’est le plus beau personnage de dépressive du cinéma français après Marie Rivière dans Le rayon vert. Comme Eric Rohmer, qui lança sa carrière cinématographique, Jean-Claude Brisseau est à l’opposé de tout modernisme psychanalytique. Le trouble du personnage est traité sur un mode que l’on pourrait qualifier de « murnalcien » (rappelant Murnau). Elle est en proie à des forces primitives symbolisées par l’ombre et la lumière.

C’est naïf mais c’est beau car Jean-Claude Brisseau a une foi dans ce qu’il raconte qui exempte son film de tout second degré malvenu en même temps que de toute lecture politique, sentimentale ou sociologisante. Il ose l’introduction du fantastique. Sa mise en scène est d’une pureté archaïque qui sait s’autoriser de belles envolées lyriques. Je pense notamment aux plans où l’infirmière soigne ses divers malades. Quelle idée remarquable que d’avoir associé la sublime musique composée par Georges Delerue pour la (passionnante) série Tours du monde, tours du ciel aux corps endoloris des vieillards de la campagne! Quel amour de l’auteur pour sa matière humaine! Un amour vrai, entier, exprimé sans fioriture démagogique ni sentimentale. Jamais le travail d’un médecin n’avait été aussi magnifié dans le cinéma français.

En définitive, Céline est un vrai beau film qui, après plusieurs films tirés de son expérience d’enseignant pouvant satisfaire (et leurrer) les sociologues à la petite semaine, affirmait plus que jamais la singularité de l’anachronique Jean-Claude Brisseau.