La belle marinière (Harry Lachman, 1932)

Un marinier recueille une femme qui s’était jetée à l’eau et l’épouse…

Dommage que près de la moitié du film soit perdue car les extérieurs fluviaux captés dans la superbe lumière de Rudolph Maté, la qualité du trio d’interprètes et le populisme non forcé de plusieurs séquences laissent imaginer un grand film, malgré le caractère apparemment conventionnel de l’intrigue.

Le tunnel (Kurt Bernhardt, 1933)

Tandis que son épouse se languit de lui, un ingénieur qui creuse un pont sous l’Atlantique est confronté à des sabotages…

Si le postulat peut sembler ahurissant, les ressorts dramatiques sont conventionnels  quoique vivifiés par le magnétisme du jeune Gabin et plaisamment enrobés par l’esthétisme sombre de Kurt Bernhardt.

Maria Chapdelaine (Julien Duvivier, 1934)

Au Québec, dans un coin reculé, une belle jeune femme est courtisée par trois hommes…

Il y a une certaine finesse dans la suggestion de la naissance des sentiments amoureux, suggestion qui passe par l’originalité du découpage plutôt que par le dialogue. Les acteurs -Madeleine Renaud touchante quoique trop vieille pour le rôle et Jean Gabin dont le mythe n’était pas encore forgé- sont très bien. En revanche, ces communautés archaïques du fin fond du Canada auraient pu donner lieu, filmées par un Ford ou un Flaherty, à une évocation plus intéressante que le pittoresque respectueux mais superficiel de Julien Duvivier. Par ailleurs, certains passages -tel celui avec le cheval enfoncé dans la neige- sont malheureusement découpés (ou montés) en dépit du bon sens. L’enchaînement des plans n’est pas des plus fluides. En définitive, Maria Chapdelaine est un film qui se laisse regarder (d’autant qu’il est court) sans être vraiment réussi.

La maternelle (Jean Benoît-Lévy & Marie Epstein, 1933)

Une jeune femme de bonne famille abandonnée par son fiancé devient dame de service dans une école maternelle.

La maternelle fut un immense succès critique en son temps. Son auteur, Jean Benoît-Lévy, avait une haute idée sociale du cinéma et allait plus tard occuper un poste important à l’UNESCO. Il adaptait ici un roman de Léon Frapié lauréat du prix Goncourt 1904. Marie Epstein, soeur de Jean, fut sa collaboratrice attitrée. La maternelle capitalise beaucoup sur les bêtises de gamins quasiment saisis sur le vif qui provoquent l’attendrissement et l’amusement du spectateur. Il y a ainsi une dimension documentaire qui anticipe celle de Etre et avoir. Mais le film ne se limite pas à ça. Même s’ils appuient parfois un peu lourdement le sens d’une situation, les auteurs sont guidés par ces qualités rares que sont le tact et la droiture, qualités qui  leur permettent de traiter sans faute de goût ni pusillanimité un matériau délicat qui contient son lot de cruautés.

Voir le sérieux radical avec lequel est présenté le désespoir de l’enfant. Voir l’élégance de l’ellipse qui enchaîne les deux premières séquences. Voir la parfaite séquence de l’abandon où la mise en scène se charge de ne pas enfoncer la mère. La coexistence de la tendresse, du pathos et de la légèreté des jeux enfantins est rendue harmonieuse par la sensibilité des cinéastes et par la rapidité du rythme des images. Reste Madeleine Renaud: son jeu plein de sensiblerie détonne d’avec la sobriété du reste de la distribution (ainsi Alice Tissot qui atténue considérablement la dureté de la directrice) et pourra paraître désuet. Mais son personnage est le plus meurtri d’entre tous les adultes du film.

Cœur de gueux (Jean Epstein, 1936)

Une jeune fille mise enceinte par un galant tente de se suicider et est recueillie par de braves saltimbanques.

La bonhomie des forains insuffle un pittoresque bienvenu au mélodrame vieillot. La réalisation d’Epstein, ancien héraut de l’Avant-garde française, est de bonne tenue mais n’a rien de particulièrement neuf. De toute façon, ce classicisme vaut mieux que l’affichage ostentatoire d’une pseudo-originalité qui ruinerait le potentiel dramatique du sujet. On notera tout de même l’utilisation d’une chanson qui stimule les flashbacks. C’est assez original. On retrouve également Epstein dans la relative mise en valeur visuelle de la campagne. Madeleine Renaud, 36 ans et quinze ans de théâtre derrière elle, n’est guère crédible dans son rôle de jeune ingénue mais Ermete Zacotti est bon dans son emploi conventionnel. Au final, Coeur de gueux est un film d’une charmante désuétude.

Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?

Le ciel est à vous (Jean Grémillon, 1943)

Un des plus beaux films tournés sous l’Occupation.

Un film intéressant à analyser par rapport aux valeurs pétainistes, le film traitant en effet des exploits d’une aviatrice qui est aussi épouse et mère de famille. La communauté provinciale, qui célèbre son héroïne après l’avoir fustigée pour sa non-conformité, est gentiment renvoyée dans sa contradiction. De ce point de vue là, Le ciel est à vous est moins féroce que Le corbeau. Il donne la parole à chacun, aussi bien au couple qui revit sa jeunesse grâce à l’aviation qu’à la grand-mère légitimement effrayée de voir sa fille délaisser sa famille pour flirter avec la mort. C’est une des grandes beautés du film que d’exalter la passion comme moteur du couple tout en montrant ses dommages « collatéraux ». D’une facture superbe, Le ciel est à vous est une conjonction des plus grands talents de l’époque. En dehors, d’une ou deux séquences assez niaises avec les enfants, l’écriture dramatique est d’une finesse implacable. La brochette de seconds rôles (Debucourt en professeur de musique romantique notamment) permet de faire exister d’une fort belle manière l’environnement social du couple. Couple qui reste au centre du film, couple peint avec une justesse remarquable, couple interprété par deux acteurs en état de grâce, les immenses Charles Vanel et Madeleine Renaud qui rendent tangibles la passion et le désarroi des amoureux. Les petits gestes entre les époux sont porteurs de sens et d’émotion, il faut voir par exemple Madeleine Renaud toucher la joue de son mari après son premier envol pour saisir la profonde justesse de la direction d’acteurs de Grémillon.