Le mort en fuite (André Berthomieu, 1936)

Pour se faire de la publicité, deux comédiens ratés ont l’idée de faire croire que l’un a assassiné l’autre.

Une idée de départ amusante et la rencontre des monstres sacrés Jules Berry et Michel Simon suffisent à assurer l’intérêt minimal mais, sur la longueur, une écriture par trop désinvolte et une mise en scène dénuée de toute imagination essoufflent ce Mort en fuite. C’est d’autant plus dommage qu’il y a, dans les scènes comiques où personne ne croit à la mascarade des vieux comédiens, une amertume sous-jacente d’une terrible justesse quant à la condition de cabotin, un peu de la même façon que le pessimisme moral se manifestait à travers l’entrain de Maurice Chevalier dans le chef d’oeuvre de Tourneur.

Le paquebot Tenacity (Julien Duvivier, 1934)

Un problème mécanique sur le bateau force deux jeunes Parisiens désirant émigrer au Canada à s’attarder au Havre…

Confiné dans les oubliettes de René Chateau* jusqu’à sa très récente exhumation par Patrick Brion, Le paquebot Tenacity est pourtant une sorte de quintessence de l’univers (plastique et thématique) de Julien Duvivier. On retrouve ici ce qui fait la force des films du « meilleur technicien du cinéma français » mais aussi leurs limites. D’abord, l’histoire : une amitié virile et des rêves d’ailleurs brisés par une femme. Tout ça est très typique de l’auteur de La belle équipe, la tonalité étant ici plus mélancolique que pathétique. La noirceur paraît moins appuyée et moins forcée qu’elle ne le sera par la suite. C’est appréciable.

Stylistiquement parlant, Duvivier, encore marqué par le cinéma muet, privilégie la sophistication du plan à la vérité de la scène. D’où de jolies images, d’où de judicieux travellings, d’où ces ciels brumeux traversés par de grandes armatures en fer, d’où une poésie portuaire qui annonce Quai des brumes avec quatre ans d’avance. D’où, aussi, quelques afféteries visuelles et quelques trucages apparents. Le paquebot Tenacity est ainsi l’exemple typique d’un travail à la caméra brillant mais voyant, une oeuvre où le « comment filmer » prend souvent le pas sur le « quoi filmer ».

Ainsi, la scène de la beuverie qui précède le départ est tout à fait représentative de l’esthétique générale du film: Albert Préjean entame une rengaine tandis que celle-ci est reprise par ses comparses au fur et à mesure que la caméra se déplace sur eux. Il faut être juste: la gouaille de Préjean, le charme de la chanson (il y a pas mal de chansons dans le film et c’est heureux) et le mouvement du travelling expriment une certaine chaleur humaine. Mais cette chaleur humaine semble perpétuellement procéder du calcul d’un réalisateur qui a une vision ultra-fonctionnelle -voire déterministe- de son métier. Genre tel mouvement de caméra=>tel effet. Or pour réussir pleinement une telle séquence de fête, pour faire sentir pleinement la joie de ses personnages, peut-être aurait-il fallu que le réalisateur sache -un minimum- lâcher prise. Mais on sent les acteurs bridés par la technique, on sent la position de chacun d’eux rigoureusement imposée par la caméra. Et non l’inverse. L’artifice de la mise en scène prévaut ainsi sur le naturel. C’est, dans un film racontant en fait une énorme digression, une parenthèse douce-amère, une errance presque, assez embêtant.

Somme toute, Le paquebot Tenacity est un bon film que le côté fondamentalement appliqué de sa mise en scène empêche toutefois de décoller franchement.

* Le paquebot Tenacity ne fut même pas projeté à la rétrospective que la cinémathèque française consacra au cinéaste en 2010

Avec le sourire (Maurice Tourneur, 1936)

Un sympathique arriviste ne recule devant rien pour gravir l’échelle sociale.

Avec le sourire est un joyau de la comédie française. En racontant en parallèle l’ascension d’un arriviste prêt à tous les coups bas et la déchéance d’un directeur de théâtre honnête mais bougon, les auteurs reflètent la crise de confiance dont souffraient les élites de la IIIème république finissante. Leur génie est d’avoir fait part de leur pessimisme moral via une fantaisie joyeuse et entraînante, à l’image en fait de leur personnage principal, crapule professant que toutes les escroqueries sont possibles tant que celles-ci sont menées « avec le sourire ». Il est ainsi évident que le choix de Maurice Chevalier pour jouer cette crapule a été crucial quant à la réussite du film. Avec un Louis Jouvet ou un Jules Berry en lieu et place du sémillant chanteur de charme, l’ambiguïté aurait été moindre or c’est bien parce qu’il est éminemment sympathique que Victor parvient à entuber tout le monde.

L’abattage de Momo est irrésistible. Rien que pour la scène où il interprète une chanson de quatre façons différentes pour quatre publics différents, Avec le sourire se doit d’être vu. Mais ce n’est pas la seule. Les auteurs en état de grâce déploient une verve digne des meilleures comédies américaines de l’époque. Les dialogues piquants de Louis Verneuil dont le cynisme n’a rien à envier à un Ben Hecht («Puisque malgré ton âge, tu as encore ta mère, retourne chez elle ! »), les gags nombreux, les péripéties variées, les seconds rôles hauts en couleur (retrouver Milly Mathis est toujours un plaisir) et les mélodies entêtantes de Marcel Lattès font de Avec le sourire un des divertissements les plus réjouissants d’avant-guerre. En plus de dire le contexte social de son époque comme pouvait le dire un musical de Brecht, il n’a donc pas vieilli.