L’impitoyable (Ruthless, Edgar G.Ulmer, 1948)

L’ascension dans le milieu de la finance d’un homme parti de rien au coeur sec.

Ruthless est un des rares films pour lesquels Edgar G. Ulmer a bénéficié d’un budget décent. C’est aussi une de ses pleines et entières réussites. L’histoire de cet homme sans pitié qui se hisse au sommet après avoir écrasé son entourage est a priori archi-rebattue mais est en fait racontée avec une subtilité toute dialectique. Ainsi, l’ascension du héros est le fruit d’un vague opportunisme amoureux avant d’être celui d’une supposée volonté de fer. Par bien des aspects, ce requin de la finance est un homme faible. Quoique retraçant toute sa vie depuis une enfance douloureuse, Ulmer a l’intelligence de ne pas réduire le caractère de son personnage à un unique trauma. Pas d’explication artificielle façon « Rosebud » ici. Les longs flashbacks sont là pour montrer toute la complexité du personnage, non pour la simplifier abusivement. Les décors de la Nouvelle-Angleterre et de Wall Street n’étant pas particulièrement propices aux envolées du poète expressionniste qu’était Ulmer, la mise en scène est classique. Classique et parfaitement maîtrisée. Les acteurs sont excellents. Louis Hayward restitue jusqu’au bout le mystère de son personnage grâce à un jeu très sobre et est entouré de grands seconds rôles, à commencer par un inoubliable Sydney Greenstreet qui se montre ici plus shakesperien que jamais. Tout au plus regrettera t-on la convention du deus ex-machina final qui retire un peu de sa force à la superbe dernière séquence.

Le cambrioleur (Paul Wendkos, 1957)

Après avoir dérobé le collier d’une riche rombière, un cambrioleur voit sa jeune partenaire les quitter, lui et son gang.

Ce bref synopsis donne un aperçu de l’originalité de ce premier film de Paul Wendkos qui allait plus tard s’illustrer à la télévision. Plus qu’une intrigue savamment charpentée, ce sont les réactions des personnages qui font le récit écrit par David Goodis (ce fut son seul scénario). D’où le fait que Le cambrioleur s’éloigne parfois des « codes du genre ». L’inhabituelle relation paternalistico-sentimentale tissée entre le héros et la jeune fille a plus à voir avec certains mélodrames archaïques (tel l’excellent Laugh, clown, laugh avec Lon Chaney) qu’avec le polar. Dan Duryea et Jayne Mansfield trouvent ici des rôles qui sont restés parmi leurs meilleurs.

Le cambrioleur brille également par sa mise en scène pleine de trouvailles et d’expérimentations. Les cadrages inventifs et les raccords fulgurants, s’ils sont parfois de l’ordre du gadget, renouvellent sans cesse l’intérêt du spectateur. Il y a également un semblant de vernis qui ancre l’action socialement parlant. Les débardeurs des malfrats, l’ambiance moite, l’énervement suscité par le train qui passe à proximité du petit appartement donnent une réelle consistance au lieu et aux personnages qui y habitent. J’aimerais revenir sur cette excellente idée du train. Paul Wendkos met d’abord en exergue un détail réaliste qui donne une présence originale à son décor avant de sublimer ce détail via un travail expressionniste sur le son et l’image qui lui permet alors d’exprimer les passions des voleurs qui, après un casse éprouvant, subissent ce bruit à longueur de journée. C’est tout simplement brillant.

Le cambrioleur est donc un joyau de la série B comme on les aime. Les quelques raccourcis schématiques du scénario ne peuvent gâcher le plaisir ressenti devant une telle liberté et une telle inventivité déployées en 90 minutes chrono.