La goualeuse (Fernand Rivers, 1938)

Une chanteuse des rues est amenée à témoigner dans un procès opposant son amant criminel au père de ce dernier qui est accusé du crime de son fils naturel.

De ce mélo improbable concocté par Jean Guitton à l’intention de Lys Gauty, célèbre chanteuse d’alors, Fernand Rivers a réussi à tirer un film admirable et singulier. Le premier coup de génie a été d’accorder une grande importance à des personnages n’ayant qu’une incidence tardive sur l’action dramatique. Le regard sur ces mariniers marginaux est à la fois tendre, cocasse et digne. C’est sans avoir l’air d’y toucher que leurs scènes avec la police expriment la méfiance immémoriale du petit peuple envers les forces de l’ordre. Par exemple, lors de la première audition des témoins au palais de Justice, le film s’attarde beaucoup sur les déambulations de Dorville dans le bâtiment. Accentué par la largeur inhabituelle des cadres, le fossé entre le peuple et l’institution judiciaire est mis en exergue avec une drôlerie certaine. Plus tard, avec une audace folle mais assurée, le découpage insuffle de l’humour à une étonnante séquence de noyade. Par ailleurs, l’insertion des -belles- séquences de chant montre comment la commande pouvait stimuler la liberté de la narration.

Ce décalage ponctuel du traitement n’est qu’une manifestation parmi d’autres de l’élégance du metteur en scène. L’absence d’appesantissement d’une caméra dynamique, l’exceptionnelle richesse de la musique, qui fait la part belle à la trompette et à la clarinette, et la qualité de la photographie (on retrouve les contrastes vespéraux du Chemineau) en sont d’autres. Tandis que le groupe des mariniers amuse (le couple formé par Marguerite Pierry et Arthur Devère !), les acteurs du drame central jouent avec conviction mais sans caricature. In fine et par-delà les aberrations du scénario, les drames d’un père réconcilié avec sa chair  et d’une veuve éplorée émeuvent.

De sueur et de sang/Wonder boy (Paul Vecchiali, 1994)

Un boxeur d’origine camerounaise poussé par son père à continuer son sport tue le souteneur d’une fille en défendant cette dernière.

Paul Vecchiali trempe l’acier du grand mélodrame qu’il chérit dans un bain de réalité contemporaine à base d’immigrés. C’est hardi mais plutôt réussi. L’artifice patent de certaines intrigues, la fausseté des dialogues accentuée par un doublage étrange et les importantes limites de Sam Djob en tant que comédien n’empêchent pas de suivre avec intérêt une complexe histoire d’amour et de filiation qui est portée par quelques idées visuelles pertinentes, un lyrisme assumé (le match de boxe sur fond du Gloria de Haendel, ça fonctionne!) et une Fabienne Babe qui joue la femme amoureuse avec une rare justesse. Wonder boy est un des derniers films intéressants de son auteur.

Expiation (Camille de Morlhon, 1918)

Sa maîtresse enceinte l’ayant trompé avec son meilleur ami, un mondain s’en va à la campagne…

La nouvelle de Maupassant dont est tiré ce film, intitulée Le champ d’oliviers, est tellement parfaite dans sa narration et riche en images puissantes (la pêche, la maison au milieu de la lande, le marquage au fer rouge, l’affrontement dans le noir…) que la transposer au cinéma semblait du nanan. Las! L’inadéquation des acteurs issus de la Comédie-Française, l’absence de ligne directrice de l’adaptation et la mise en scène sommaire, guindée et sans imagination de Camille de Morlhon, qui préfère notamment étirer l’exposition mondaine dans des intérieurs luxueux que restituer les morceaux de bravoure du récit initial, font de Expiation l’archétype du mélodrame poussérieux.

Les rails (Mario Camerini, 1929)

Après avoir raté son suicide, un jeune couple en fuite trouve un portefeuille et s’en va au casino à San Remo…

Le fait que, comme souvent à la fin des années 20, le film soit presque dépourvu d’intertitres et que le récit avance d’une façon essentiellement visuelle n’empêche pas ce récit d’être convenu et prévisible. Sans doute même que, l’invention dans le détail du talentueux Camerini n’étant pas celle d’un Murnau, ce refus du verbe contribue au schématisme de Rotaie.

Soir de noces (King Vidor, 1935)

Un écrivain new-yorkais en panne d’inspiration retourne dans sa propriété familiale du Connecticut et la vend à des voisins paysans d’origine polonaise.

Après un début un peu anodin, le déroulement de la romance déjoue les attentes: l’épouse, notamment, surprend par sa dignité. Le virage mélodramatique de la fin est traité avec un lyrisme sublime digne de Frank Borzage. Ce basculement de tonalité met en exergue le sujet profond d’un film qui jusqu’ici manquait d’unité: la tragédie de l’écrivain qui vampirise les autres sans s’y mêler jamais vraiment. La grandeur pathétique de Gary Cooper est la même que dans L’adieu aux armes. Ce qui, me concernant, n’est pas peu dire. Bref, même si la confrontation culturelle qu’il orchestre est parfois caricaturale,  The wedding night est un des beaux films méconnus de King Vidor.