L’argent de Judas (Victor Sjöström, 1915)

Pour payer les médicaments de sa femme malade, un homme va braconner avec le fusil d’un ami avant de dénoncer cet ami coupable d’homicide involontaire en espérant toucher l’argent de la prime.

L’appréhension de l’espace forestier et de l’action s’y déroulant est assez archaïque mais le drame moral est intéressant car traité sans manichéisme (on peut simplement regretter la facilité qui consiste à faire mourir l’épouse une fois l’argent récupéré car alors le dilemme du personnage est considérablement simplifié). La puissance « depardiesque » de Egil Eide donne une force animale et pathétique aux scènes où il tente de fuir la police, les images sont composées avec soin (Sjöström aime le surcadrage) et les éclairages aussi savants que dans Forfaiture montrent avec éclat que l’écriture de l’Histoire du cinéma est fonction de la distribution des oeuvres dans les grandes capitales occidentales.

The song of life (John M. Stahl, 1922)

Au soir de sa vie qu’elle a ratée, une mère qui a abandonné son enfant parce qu’elle était attirée par les lumières de la grande ville retrouve son fils fiancé à une femme qui a également envie d’évasion.

Grâce à la qualité de l’interprétation et à des détails sociologiques ou comiques qui enrichissent plusieurs scènes, cet apologue réactionnaire tissé dans l’étoffe mélodramatique fonctionne assez bien jusqu’à une dernière partie par trop délayée et rocambolesque pour que mes bonnes dispositions à son égard aient été maintenues.

Nuits de Chine (Osamu Fushimizu, 1940)

A Shanghaï, une Chinoise qui hait les Japonais depuis la mort violente de ses parents s’éprend d’un policier nippon…
Les éclairages et cadrages sont d’un bon niveau mais la propagande est risible, le rythme mou, les ficelles énormes, le récit hétéroclite, le drame très mal construit et l’oeuvre dépourvue d’unité. Toutefois, une séquence de déambulation dans les ruines s’abstrait presque du contexte mélodramatico-propagandiste pour atteindre à une douleur universelle qui préfigure Allemagne année zéro. Nuits de Chine n’en demeure pas moins un très mauvais film.

La goualeuse (Fernand Rivers, 1938)

Une chanteuse des rues est amenée à témoigner dans un procès opposant son amant criminel au père de ce dernier qui est accusé du crime de son fils naturel.

De ce mélo improbable concocté par Jean Guitton à l’intention de Lys Gauty, célèbre chanteuse d’alors, Fernand Rivers a réussi à tirer un film admirable et singulier. Le premier coup de génie a été d’accorder une grande importance à des personnages n’ayant qu’une incidence tardive sur l’action dramatique. Le regard sur ces mariniers marginaux est à la fois tendre, cocasse et digne. C’est sans avoir l’air d’y toucher que leurs scènes avec la police expriment la méfiance immémoriale du petit peuple envers les forces de l’ordre. Par exemple, lors de la première audition des témoins au palais de Justice, le film s’attarde beaucoup sur les déambulations de Dorville dans le bâtiment. Accentué par la largeur inhabituelle des cadres, le fossé entre le peuple et l’institution judiciaire est mis en exergue avec une drôlerie certaine. Plus tard, avec une audace folle mais assurée, le découpage insuffle de l’humour à une étonnante séquence de noyade. Par ailleurs, l’insertion des -belles- séquences de chant montre comment la commande pouvait stimuler la liberté de la narration.

Ce décalage ponctuel du traitement n’est qu’une manifestation parmi d’autres de l’élégance du metteur en scène. L’absence d’appesantissement d’une caméra dynamique, l’exceptionnelle richesse de la musique, qui fait la part belle à la trompette et à la clarinette, et la qualité de la photographie (on retrouve les contrastes vespéraux du Chemineau) en sont d’autres. Tandis que le groupe des mariniers amuse (le couple formé par Marguerite Pierry et Arthur Devère !), les acteurs du drame central jouent avec conviction mais sans caricature. In fine et par-delà les aberrations du scénario, les drames d’un père réconcilié avec sa chair  et d’une veuve éplorée émeuvent.

De sueur et de sang/Wonder boy (Paul Vecchiali, 1994)

Un boxeur d’origine camerounaise poussé par son père à continuer son sport tue le souteneur d’une fille en défendant cette dernière.

Paul Vecchiali trempe l’acier du grand mélodrame qu’il chérit dans un bain de réalité contemporaine à base d’immigrés. C’est hardi mais plutôt réussi. L’artifice patent de certaines intrigues, la fausseté des dialogues accentuée par un doublage étrange et les importantes limites de Sam Djob en tant que comédien n’empêchent pas de suivre avec intérêt une complexe histoire d’amour et de filiation qui est portée par quelques idées visuelles pertinentes, un lyrisme assumé (le match de boxe sur fond du Gloria de Haendel, ça fonctionne!) et une Fabienne Babe qui joue la femme amoureuse avec une rare justesse. Wonder boy est un des derniers films intéressants de son auteur.