De sueur et de sang/Wonder boy (Paul Vecchiali, 1994)

Un boxeur d’origine camerounaise poussé par son père à continuer son sport tue le souteneur d’une fille en défendant cette dernière.

Paul Vecchiali trempe l’acier du grand mélodrame qu’il chérit dans un bain de réalité contemporaine à base d’immigrés. C’est hardi mais plutôt réussi. L’artifice patent de certaines intrigues, la fausseté des dialogues accentuée par un doublage étrange et les importantes limites de Sam Djob en tant que comédien n’empêchent pas de suivre avec intérêt une complexe histoire d’amour et de filiation qui est portée par quelques idées visuelles pertinentes, un lyrisme assumé (le match de boxe sur fond du Gloria de Haendel, ça fonctionne!) et une Fabienne Babe qui joue la femme amoureuse avec une rare justesse. Wonder boy est un des derniers films intéressants de son auteur.

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Il tenente Giorgio (Raffaello Matarazzo, 1952)

Pendant le Risorgimento, la récente épouse d’un paralytique est conduite par sa belle-famille à coucher avec un lieutenant d’artillerie pour assurer une descendance.

L’abus de coïncidences et d’incohérences ruine l’intérêt dramatique. Mise en scène de Matarazzo purement fonctionnelle.

Expiation (Camille de Morlhon, 1918)

Sa maîtresse enceinte l’ayant trompé avec son meilleur ami, un mondain s’en va à la campagne…

La nouvelle de Maupassant dont est tiré ce film, intitulée Le champ d’oliviers, est tellement parfaite dans sa narration et riche en images puissantes (la pêche, la maison au milieu de la lande, le marquage au fer rouge, l’affrontement dans le noir…) que la transposer au cinéma semblait du nanan. Las! L’inadéquation des acteurs issus de la Comédie-Française, l’absence de ligne directrice de l’adaptation et la mise en scène sommaire, guindée et sans imagination de Camille de Morlhon, qui préfère notamment étirer l’exposition mondaine dans des intérieurs luxueux que restituer les morceaux de bravoure du récit initial, font de Expiation l’archétype du mélodrame poussérieux.

Les rails (Mario Camerini, 1929)

Après avoir raté son suicide, un jeune couple en fuite trouve un portefeuille et s’en va au casino à San Remo…

Le fait que, comme souvent à la fin des années 20, le film soit presque dépourvu d’intertitres et que le récit avance d’une façon essentiellement visuelle n’empêche pas ce récit d’être convenu et prévisible. Sans doute même que, l’invention dans le détail du talentueux Camerini n’étant pas celle d’un Murnau, ce refus du verbe contribue au schématisme de Rotaie.

Soir de noces (King Vidor, 1935)

Un écrivain new-yorkais en panne d’inspiration retourne dans sa propriété familiale du Connecticut et la vend à des voisins paysans d’origine polonaise.

Après un début un peu anodin, le déroulement de la romance déjoue les attentes: l’épouse, notamment, surprend par sa dignité. Le virage mélodramatique de la fin est traité avec un lyrisme sublime digne de Frank Borzage. Ce basculement de tonalité met en exergue le sujet profond d’un film qui jusqu’ici manquait d’unité: la tragédie de l’écrivain qui vampirise les autres sans s’y mêler jamais vraiment. La grandeur pathétique de Gary Cooper est la même que dans L’adieu aux armes. Ce qui, me concernant, n’est pas peu dire. Bref, même si la confrontation culturelle qu’il orchestre est parfois caricaturale,  The wedding night est un des beaux films méconnus de King Vidor.

Le fil blanc de la cascade (Kenji Mizoguchi, 1933)

Une artiste de cirque paye les études d’un jeune conducteur de diligence dont elle s’est entichée…

Vingt ans avant la série de chefs d’oeuvre absolus qui le fit découvrir en Occident (mais dix ans après le début de sa carrière), il est étonnant de retrouver dans ce film muet l’ensemble des thèmes chers à Kenji Mizoguchi traités avec la grandeur stylistique qui lui est propre.

De multiples plans d’arbres et de ruisseaux matérialisent un écrin cosmique qui auréole le mélodrame circassien d’une tonalité légendaire; la différence avec L’intendant Sansho et Les amants crucifiés, où le drame était intégré à une nature sublime, étant que ces plans sont souvent juxtaposés avec ceux qui font avancer le récit. Toutefois, on retrouve déjà cette façon unique qu’a Mizoguchi de filmer la course des femmes éperdues. Les travellings longs, rapides et heurtés font alors office de diapason à l’émotion.

D’une façon générale, un sens extrêmement vif de l’action (voir le dynamisme de la séquence du vol) équilibre sans cesse la tendance picturale du cinéaste nippon. Dans cette même logique de compensation, la noblesse des personnages et l’attention de la caméra au geste sublime contrebalancent la noirceur de la tragédie. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à voir cette jeune femme mue par la gratitude qui remet en place la mèche de l’héroïne baignée de larmes. L’image frappe d’autant plus que rares sont les gros plans de visage chez Mizoguchi. Et évidemment, son actrice, Takako Irie, est magnifique.

C’est ainsi que Le fil blanc de la cascade est un film tout à fait digne du sérieux prétendant au titre de plus grand cinéaste de tous les temps que fut Kenji Mizoguchi.