La colère des dieux (Reginald Barker, 1914)

Au Japon, un marin américain s’entiche d’une fille devant rester vierge…

Le 27 janvier 1914, 15 jours seulement après le début de l’éruption du Sakura-Jima, Thomas Ince inaugurait le tournage de ce mélo exotique inspiré par la catastrophe. Cet opportunisme lui permettait d’articuler l’intrigue intimiste et le drame social à la catastrophe géologique pour donner une portée cosmique à la tragédie. Ce faisant, et nonobstant les conventions du mélo, il démontrait une intelligence aiguë des pouvoirs spécifiques au cinéma.

Dès le premier film qu’il réalise, Reginald Barker fait preuve d’une aisance qui fait de La colère des dieux un jalon notable dans l’élaboration de la grammaire classique. Un découpage sophistiqué contenant gros plans et montage parallèle permet à la narration, certes simple, de souvent se passer de cartons (cartons qui étaient abondants chez Griffith). De par leur ampleur, les prises de vue de la catastrophe reconstituée demeurent très impressionnantes aujourd’hui. Frank Borzage, plein de fraîcheur, et Sessue Hayakawa, dans une composition très artificielle, sont des interprètes impeccables.

Bref, si certaines scories primitives, dont l’exotisme de pacotille, empêchent La colère des dieux d’avoir la force des chefs d’oeuvre ultérieurs de Ince & Barker (L’Italien, Châtiment…), ce film n’en constitue pas moins une belle inauguration de la manière tragique du plus grand producteur américain des années 10.

La femme perdue (Jean Choux, 1942)

Se croyant abandonnée par le marin qui l’a mise enceinte, une femme épouse un bourgeois bienveillant qui, à la guerre, se liera avec le père de l’enfant adopté.

Et le découpage pléonastique aussi bien que la caricaturale direction d’acteurs renforcent la stupidité du script. La femme perdue est un mélo des plus épouvantables mais c’est aussi une des très rares films de l’Occupation à montrer des soldats de l’an 40.

Back street (John M.Stahl, 1932)

L’ayant rencontré dans sa jeunesse, une femme reste la maîtresse d’un homme marié toute sa vie.

En dépit de ses nombreux et parfois glorieux succédanés, ce mélodrame canonique garde quelque chose de sublime peut-être justement parce qu’il se borne à être canonique: dénué de critique sociale aussi bien que d’esthétisme lyrique, il se contente de suivre « l’autre femme », admirablement jouée par Irenne Dunne, dans un amour dont on sait dès le début qu’il est sans issue. Illusions pathétiques et abnégation fataliste sont concrètement restituées par une mise en scène des plus épurées (usage très précis des possibilités du studio).

Les deux orphelines (Riccardo Freda, 1965)

Quelques années avant la Révolution française, les tristes aventures de deux orphelines, dont une aveugle, à Paris.

L’épouvantable mélodrame de Adolphe d’Ennery est rendu encore plus consternant par la nullité des acteurs et du doublage (constante malheureuse chez Freda) ainsi que par un découpage pléonastique qui accentue le ridicule des rebondissements. Exemple: gros plan sur la tronche d’ahuri de Jean Carmet au moment d’un retournement de situation censé surprendre le spectateur. Même si Valeria Ciangottini et Sophie Darès sont très jolies et que le plan où les deux duellistes sortent du château est beau, cet opus tardif de Freda est indéfendable à moins d’être amateur de « nanar ».

Conflit (Léonide Moguy, 1938)

Une jeune fille mise enceinte par un séducteur « donne » son bébé à sa soeur, stérile.

Le rebondissement assez artificiel de la transformation du séducteur en maître-chanteur et l’épaisseur du trait de Léonide Moguy (patente dans la musique ou la boursouflure de la séquence pivot) n’empêchent pas le postulat dramatique, exceptionnellement fort, d’être traité avec une certaine honnêteté. En dehors d’un Dalio ignoblement caricatural, les acteurs sont d’une remarquable justesse. La distance naturelle de Corinne Luchaire allège régulièrement la charge pathétique. La structure en flash-back de la narration renforce l’efficacité des effets dramatiques sans paraître trop alambiquée. Bref, c’est loin d’avoir la classe et l’ampleur de Susan Slade mais c’est pas si mal que ça.

Bethsabée (Léonide Moguy, 1947)

Dans un poste militaire d’Afrique du Nord, l’arrivée de la fiancée d’un officier trouble le mess en réveillant des passions enfouies.

Une intrigue aussi inextricable que celle de Bethsabée aurait nécessité un traitement plus distant de façon à tirer le film vers la tragédie mais la vulgarité totale et veule de Léonide Moguy, qui va jusqu’à ôter à Danielle Darrieux sa grâce naturelle, l’abaisse dans une mièvrerie impossible.