La maîtresse du lieutenant français (Karel Reisz, 1981)

Dans une ville provinciale anglaise au XIXème siècle, un scientifique fiancé à une fille de bonne famille s’éprend d’une femme mise au ban de la communauté…

Il faut également préciser que parallèlement à cette histoire principale, Karel Reisz filme la romance entre les deux acteurs qui interprètent les personnages dans son film. Cette mise en abyme est sans doute ce qu’il y a de moins intéressant dans La maîtresse du lieutenant français. On se demande où l’auteur a bien venu en venir: montrer la fiction qui déteint sur la réalité? montrer que le cinéma est plus beau que la vie? Il n’y a pas de véritable mise en relation entre les deux niveaux de narration autre qu’une juxtaposition presque mécanique des séquences donc cela ne produit pas grand-chose d’intéressant. Cette réserve posée, La maîtresse du lieutenant français apparaît comme un très beau film. Les retours à la réalité contemporaine (qui constituent environ un quart du métrage) n’empêchent pas le mélodrame victorien de fonctionner. C’est dire la force avec lequel il est mis en scène. D’abord, il surprend en renversant le schéma habituel du genre: c’est la perdition d’un homme et non celle d’une femme qui est contée.

Reisz montre avec subtilité l’oppression d’une société où il y a deux catégories de personnes: les bonnes gens et les réprouvés. Sans que les bonnes gens soient forcément des êtres cruels ou méchants, l’impossibilité de toute « troisième voie » est rendue sensible par l’itinéraire du héros: pour un jeune homme de bonne famille, faire un pas en direction d’une femme au passé douteux, c’est filer droit vers la déchéance. A cette rigidité des structures sociales s’adjoint un certain mystère quant aux passions qui animent la fameuse maîtresse du lieutenant français. D’où l’épaisseur romanesque sans laquelle le film aurait péché par aridité. Il faut en outre dire que Meryl Streep et Jeremy Irons sont excellents et que le travail de Freddie Francis à la photographie est superbe. Dans une tradition expressionniste, sa lumière accentue l’artifice de l’image pour mieux mettre en valeur les climats dramatiques.

Mamma mia! (Phyllida Lloyd, 2008)

Une jeune fille invite ses trois pères potentiels à son mariage sur une île de la Méditerranée.

Longtemps conchié par les soi-disant tenants du bon goût, Abba a, en trente ans de succès commercial jamais démenti et de travail patient d’amateurs éclairés, été hissé au rang qui lui est dû: à savoir plus grand groupe de pop post-Beatles. Un film comme Mamma mia! est donc doublement condamnable. D’abord, son extrême-vulgarité ravive évidemment les clichés sur la musique d’Abba, clichés ordinairement véhiculés par des gens s’arrêtant aux vêtements ridicules des divins Suédois et n’ayant jamais pris la peine d’écouter leurs merveilleuses chansons. Ces chansons sont d’ailleurs ici allègrement massacrées. Evidemment, Meryl Streep n’a pas la sublime voix soprano d’Agnetha Fältskog mais les orchestrateurs de la bande-son qui ont transformé en soupe les foisonnants arrangements des enregistrements originaux sont à blâmer en premier lieu.

Ensuite, Mamma mia! est un film nul et, semble t-il, réalisé par des gens conscients de cette nullité. Je ne peux pas imaginer que réalisatrice, acteurs et équipe technique lorsqu’ils tournent la scène où Meryl Streep finit par plonger habillée ne se rendent pas compte qu’ils mettent en boîte des conneries pures et simples. Et qu’on ne parle pas de « fun décomplexé » tant les chorégraphies sont médiocres et n’ont rien d’entraînant! Ce bazar n’est pas plus amusant qu’un jeu télévisé de Lagaf’. Une photo criarde et un montage à la hache sont censés suppléer l’absence de mise en scène digne de ce nom tout comme l’hystérie des acteurs est censée suppléer l’absence d’enjeux dramatiques.

Un des aspects les plus déplaisants de Mamma mia! est d’ailleurs cette complaisance dans la représentation de bonnes femmes vulgaires et hystériques, ce que Phyllida Lloyd s’imaginait sans doute être son public. Non, je ne suis pas un vilain phallocrate pensant qu’une actrice doive être aussi belle que Cyd Charrisse pour avoir le droit de jouer dans une comédie musicale. En revanche, un cinéaste a le droit et le devoir de ne pas salir les gens qu’il filme en appuyant leurs travers à des fins démagogiques. Je vous renvoie au formidable Pique-nique en pyjama où Stanley Donen fait danser des prolos et magnifie Reta Shaw et Eddie For Jr, qui n’ont pas vraiment des corps de top model, avec simplicité et grâce.

Produit d’un parfait cynisme, méprisant aussi bien ses personnages que son public, Mamma mia! est donc un film sinistre et haïssable.