L’ordre et la sécurité du monde (Claude d’Anna, 1978)

Dans un train, une jeune femme échange par mégarde son passeport avec celui d’un journaliste enquêtant sur un coup d’état fomenté par la France et les Etats-Unis dans un pays africain.

Il y a Bruno Cremer, des plans urbains et industriels admirablement composés, la mélancolie habituelle des films d’espionnage « sérieux » et une séquence d’action digne d’un bon film américain mais il n’y a aucun sens du rythme narratif. Dommage.

Le jouet (Francis Veber, 1976)

Après 17 mois de chômage, un journaliste est « demandé » en tant que jouet par le fils de son richissime patron…

Le premier film réalisé par Francis Veber est aussi son plus incisif. Rarement la comédie française avait représenté la lutte des classes et attaqué le pouvoir de l’argent aussi franchement. Marcel Dassault est clairement satirisé. La particularité du Jouet est d’inscrire ce discours social dans le monde de l’enfance. Un enfant gâté et délaissé s’entiche, d’abord par caprice puis par amour filial, d’un adulte en qui il a reconnu un semblable; d’où une dialectique de l’enfance et de la responsabilité qui correspond avec une dialectique de l’humiliation et de la dignité retrouvée. Même si son argument de base peut paraître artificiel, la mécanique narrative concoctée par Francis Veber est exceptionnelle de par sa richesse et la précision de ses emboîtements.

Sans pour autant se déballonner politiquement, l’auteur évite le militantisme manichéen à l’image de la séquence de la garden-party où « le jouet » ne rejoint pas les syndicalistes qui manifestent derrière la grille mais retourne le rôle humiliant que les riches lui font jouer et met le bazar chez son patron, à sa façon régressive et poétique. De même que Michel Bouquet dans le rôle de l’industriel, Pierre Richard est évidemment parfait dans le rôle du jouet. Son talent burlesque est joliment exploité par le metteur en scène débutant. Si, par la suite, Francis Veber a fait plus drôle, il a rarement fait plus équilibré que cette fable où la tendresse est érigée en rempart ultime contre le pouvoir de l’argent.

 

Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

Dans un village breton, une femme amenée de la ville par le patron de l’auberge est manipulée par le fils naturel du châtelain qui entend ainsi se venger de son demi-frère.

Autant l’affirmer d’emblée, Pattes blanches est un chef d’œuvre du cinéma français. D’abord, le script élaboré par Jean Anouilh est parfait. Les relations de cinq personnages principaux à la psychologie et aux origines sociales variées sont patiemment suivies et leurs destinées sont subtilement entrelacées jusqu’à une inévitable tragédie. Il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant; chacun a ses raisons et même un personnage de garce, comme en regorgeait le cinéma français d’alors, connaît son instant de grandeur, touchée qu’elle est par une sorte d’attendrissement nuptial. On pardonnera aisément la langue parfois un peu trop soignée de ses dialogues au responsable d’un échafaudage dramatique aussi fin et implacable. Ensuite et surtout, le style de Jean Grémillon entre réalisme folklorique et romantisme vénéneux donne à cette histoire romanesque un cachet absolument unique.

Loin de se limiter à un découpage plan-plan comme l’aurait fait un artisan de la qualité française, Grémillon pense chacune de ses scènes de façon à lui insuffler un maximum de naturel et/ou de lyrisme. Ainsi de ces nombreuses séquences débutant par un travelling latéral qui, avant de se focaliser sur l’action dramatique, présente le contexte géographique et social de celle-ci. La Bretagne n’a donc jamais été aussi bien filmée qu’ici et ce quoique Pattes blanches soit dénué de toute fioriture décorative ou pittoresque. Plus qu’aucun autre réalisateur français des années 40 (si ce n’est Jacques Becker et Roger Leenhardt), Grémillon mérite d’être appelé « metteur en scène » car son travail met en évidence l’influence du milieu sur le drame comme personne ne le faisait alors. Voir encore ce plan-séquence extraordinaire qui interrompt le mariage pour montrer le demi-frère suivre le cortège nuptial depuis la falaise.

D’abord solidement réaliste, l’oeuvre flirte régulièrement avec le fantastique gothique sans jamais s’y abandonner car toujours conduite par la ferme rigueur du cinéaste normand. Plusieurs passages sont d’une poésie extraordinaire. Une servante bossue s’admirant seule dans sa chambre entrain de porter la robe somptueuse que lui a offerte un seigneur, une jeune mariée jetée d’une falaise la nuit de ses noces, une vieille femme en emmenant une plus jeune cueillir des herbes dans l’arrière-pays pour servir les sombres desseins de son fils…Tous passages au service du récit et admirablement servis par la sombre photographie de Philippe Agostini et une utilisation lyrique et insolite de la musique (signée Elsa Barraine).

Les acteurs sont tous excellents mais deux jeunes quasi-débutants se distinguent particulièrement. D’abord, il y a Michel Bouquet dans son premier rôle important au cinéma composant admirablement un personnage de demi-fou qui aurait pu si vite verser dans la caricature. Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou.

La rupture (Claude Chabrol, 1970)

Un notable tente de ruiner la réputation de sa bru pour récupérer la garde de son petit-fils après une violente scène de ménage.  La séquence de prégénérique est géniale d’intensité violente, c’est digne du meilleur Fuller. Après, ça devient long, ça manque de concision, une myriade de personnages secondaires diluent le drame initial pour faire dévier le film vers une sorte de vague critique de la médiocrité provinciale. Dommage.