Je rentre à la maison (Manoel de Oliveira, 2001)

Son épouse, sa fille et son gendre décédés dans un accident, un grand comédien recueille chez lui son petit-fils.

L’étisie du récit, le simplisme réac de la vision du monde (qui est bien celle d’un grand bourgeois né en 1908) et la lenteur affectée du rythme annihilent le potentiel dramatique du sujet malgré le volontarisme quelque peu risible du découpage (conversation filmée du point de vue des chaussures pour montrer le dépit matérialiste du personnage…) et un Michel Piccoli impeccable.

…Sans laisser d’adresse (Jean-Paul Le Chanois, 1951)

A Paris, un chauffeur de taxi conduit une jeune fille de Chambéry à la recherche d’un journaliste qui l’a séduite.

Le prétexte est astucieux et suffisamment bien développé pour que la vadrouille nocturne dans la capitale paraisse vraisemblable. En effet, le premier objectif de ce rejeton français du néo-réalisme rose semble être de présenter, avec sympathie et vivacité mais sans pittoresque excessif, une vue transversale de la société parisienne; en particulier le milieu des journalistes et celui des chauffeurs de taxi. Objectif atteint grâce à des notations documentaires précises sur le travail des protagonistes, à des seconds rôles gouailleurs et authentiques -de Carette à Trabaud en passant par les jeunes De Funès et Piccoli- et à l’importante présence des décors réels. Du métro aérien de la Chapelle au village de Montmartre, de l’Hôtel-Dieu aux caves de Saint-Germain, de la Mutualité où se tient une réunion syndicale à la rédaction de France-soir (France Roche tient un rôle important et beau), rarement Paris aussi été aussi largement montré dans une fiction. Le découpage est fluide et enlevé. Cette chaleureuse entomologie du Paris de l’après-guerre fait de …Sans laisser d’adresse une sorte de film de Becker sans le génie. C’est déjà pas mal.

De plus, cette oeuvre unanimiste (à ce titre, le climax où Le Chanois se prend pour Capra est ce qu’il y a de moins convaincant) contient sa propre critique en révélant au fur et à mesure de son déroulement le drame d’une laissée-pour-compte de ce qu’il faut bien appeler la société patriarcale. Cette critique est surtout matérialisée par deux séquences qui brillent par leur tact plein de justesse quoique empli d’un sourd appel à l’émancipation: l’une dans un « centre d’accueil pour jeunes mamans », l’autre confrontant une jeune femme à la famille de son amant. Danièle Delorme se sort très bien d’un rôle qui aurait pu faire sombrer le film dans la mièvrerie. Quant à Bernard Blier, il est toujours parfait dans la banalité; la foncière vénalité de son personnage -ce qui n’est pas présenté comme un défaut moral mais comme une caractéristique de son métier- rend d’autant plus sublime ses élans de générosité.

Beaucoup plus réussi que Agence matrimoniale, …Sans laisser d’adresse est donc un des plus dignes représentants de la comédie populiste d’après-guerre.

Adieu Bonaparte (Youssef Chahine, 1986)

Pendant la campagne d’Egypte, un général de Bonaparte se lie avec le garçon égyptien lui servant d’interprète…

Pour faire passer son message démysthifico-tiers-mondiste, Chahine ne recule devant aucune inexactitude, devant aucune caricature, devant aucun dialogue littéral, devant aucune mesquinerie (la façon dont est présentée la fameuse tirade des pyramides est d’une bassesse rare). Cette pesanteur de l’intention n’empêche pourtant pas sa narration d’être confuse. Par ailleurs, ses plans sont académiques, n’ayant ni le dynamisme ni la profondeur foisonnante de ceux de Jean Renoir à qui ses thuriféraires l’ont trop vite comparé. Victimes de leur auteur songe-creux, les acteurs français sont théâtraux et faux même si Michel Piccoli s’en sort bien sûr mieux que Patrice Chéreau, complètement à côté de la plaque. Enfin, les quelques séquences de batailles manquent de souffle épique.

1 homme de trop (Costa-Gavras, 1967)

Dans les Cévennes, des maquisards délivrent douze prisonniers mais un intrus s’est glissé parmi eux.

1 homme de trop n’est pas un film « sur la Résistance » mais est un film où la Résistance sert de cadre à l’exploitation de recettes d’écriture conventionnelles (le suspense autour de la botte allemande…) et de procédés spectaculaires (le film est une succession de coups de mains) qui nuisent à la crédibilité et à la justesse des situations représentées. De plus, les ambitions « westerniennes » de Costa-Gavras ne sont pas vraiment concrétisées faute de rigueur dans le découpage (l’introduction est d’une lamentable confusion). Les mouvements d’appareil abondent et ne sont pas toujours justifiés mais engendrent parfois des effets intéressants: ainsi du rapide éloignement de la caméra lorsque le camion poursuivi sort de la route de montagne qui étonne tout en précisant la topographie. Bref, 1 homme de trop est une superproduction qui se laisse regarder, notamment parce que son rythme est haletant, mais qui ne joue pas dans la même catégorie que L’armée des ombres.

Le jour et l’heure (René Clément, 1963)

Pendant l’Occupation, une grande bourgeoise est amenée par un concours de circonstances à aider des aviateurs américains.

Dans ce bref synopsis, la locution importante est « concours de circonstances ». La vision de la Résistance est ici à l’opposé de la solennité d’un Melville. Les détails concrets qui montrent tout le caractère laborieux et hasardeux du travail clandestin (liaisons, planques, interrogatoires, fuites préparées) sont ce que Le jour et l’heure contient de plus réussi et de plus intéressant. Malheureusement, Roger Vailland a également insufflé à cette rencontre entre la Française et l’Américain un improbable parfum romanesque que la rigidité appliquée de René Clément, pas aidé par le médiocre Stuart Whitman, échoue à rendre convaincant. Par ailleurs, de regrettables conventions (la sale gueule du gestapiste) subsistent et achèvent de transformer la volonté de réalisme en velléité.

De l’amour (Jean Aurel, 1964)

L’histoire de plusieurs couples est la matière de réflexions sur l’amour.

Qui mieux que Jacques Laurent, qui écrivit une fin de Lamiel, pour adapter Stendhal? De fait, Cecil Saint-Laurent (c’est ainsi qu’il signait ses scénarii) a brillamment prolongé le texte original, tant et si bien que l’on a bien du mal à distinguer ce qui relève de l’écrivain original de ce qui relève du hussard continuateur dans l’abondante voix-off. De l’amour est en effet un film où c’est le commentaire, tantôt développement théorique tantôt contrepoint ironique, qui donne son sel à l’action. Illustrer l’essai de Stendhal avec des histoires de couples contemporains rend les réflexions moins difficiles à digérer et renforce l’éclat de leur pertinence d’autant que l’élégance de la mise en scène de Jean Aurel -entre Kast et Rohmer- et la grâce sophistiquée d’Elsa Martinelli s’accordent parfaitement à la prose cristalline du grand Beyle.

Les ruses du diable (Paul Vecchiali, 1965)

Une couturière jeune et jolie se met à recevoir régulièrement des billets de cent francs par la poste…

Les ruses du diable est un très beau film dans lequel on retrouve déjà toutes les qualités du cinéma de Paul Vecchiali: un goût pour la digression et la rupture de ton qui va de pair avec une grande rigueur dans le découpage, une poésie populiste héritée des années 30, l’acuité du regard sur la condition féminine, une égale bienveillance à l’égard de chacun des personnages qui permet de déjouer les schémas narratifs attendus (ainsi de la belle réaction –aussi inattendue que logique- de la patronne lorsque son employée l’envoie balader), une science du montage rare dans le cinéma français, des chansons pour agrémenter le tout (ici, c’est la grande Cora Vaucaire que le spectateur a le plaisir d’entendre).

La fantaisie est plus discrète qu’elle ne le sera dans certaines des réalisations ultérieures de Vecchiali et c’est heureux tant elle paraîtra alors volontariste. Dans Les ruses du diable, elle est présente en sourdine à l’intérieur d’un récit classique mené avec une certaine fermeté. Les actrices sont bien sûr magnifiques, la talentueuse et méconnue Geneviève Thénier en tête. Plusieurs moments sublimes sont l’œuvre d’un très grand cinéaste. Rien que pour l’évocation de la mort de la voisine de palier où les panoramiques et les coupes expriment toute l’intégrité, la pudeur, la douceur et la noblesse qui sont celles de leur auteur, le plus ancien des longs-métrages de Paul Vecchiali conservés à ce jour se doit d’être vu.

La bête à l’affût (Pierre Chenal, 1959)

Un détenu en cavale se réfugie chez une riche héritière…

Dans la première partie du film, plusieurs scènes d’action mal fichues m’ont sorti du film mais, c’est intéressant, leur fausseté peut s’expliquer au fur et à mesure des révélations du récit. La bête à l’affût demeure un polar à grosses ficelles qui n’a rien de la sécheresse documentaire du quasi-miraculeux Rafles sur la ville, précédente réussite de Pierre Chenal. Dans la dernière partie, les relations entre l’héritière et le bandit prennent un tour ambigu donc humain et intéressant mais l’avant-dernier plan, complètement téléphoné, fait retomber le film dans la pire des conventions.

Atlantic city (Louis Malle, 1980)

A Atlantic City, un escroc vieillissant et minable trouve une énorme quantité de drogue et en profite pour tenter de réaliser ses rêves.

Atlantic city est un beau film car, tout en montrant le pathétique d’un sexagénaire se rêvant caïd, il n’a aucun mépris pour lui ni pour sa nostalgie un brin faisandée. On le voit repasser ses cravates, promener le chien de sa vieille maîtresse, retrouver un vieux copain cireur de chaussures dans un hôtel de luxe. Ses désirs irréalistes mais ô combien compréhensibles tel celui de posséder sa jolie voisine de trente ans plus jeune que lui le rendent profondément attachant. Sa faiblesse est humaine et le rendra paradoxalement capable d’actes sublimes. Burt Lancaster est magnifique et la jeune Susan Sarandon délicieuse quoique presque trop distinguée pour son rôle. Malle mène son film avec simplicité, ancrant son histoire dans le décor de la ville nouvelle d’Atlantic city où les casinos en construction sont un écho concret à la mélancolie de son héros. Bref, ce film doucement désenchanté est un des plus beaux et des plus justes qui soient sur le rêve américain. C’est aussi le meilleur de Louis Malle.

Rafles sur la ville (Pierre Chenal, 1957)

Un flic s’acharne à traquer l’ennemi public numéro 1 qui a assassiné son collègue.

Cette adaptation d’Auguste Le Breton se distingue d’abord par son âpreté. Ainsi, les rapports entre l’inspecteur et son indic nous montrent que les policiers peuvent être encore plus pourris que les truands auxquels ils ont affaire. Cela ne résulte pas d’un gauchisme antiflic mais d’une volonté de réalisme des auteurs. La faune du Pigalle des années 50 est rendue vraisemblable par un casting plus typé que la moyenne de l’époque et par des dialogues en argot qui n’ont rien à voir avec le pittoresque d’un Michel Audiard.

Si Vanel en vedette fait du Vanel, le jeune Piccoli (qui avait encore des cheveux) est étonnant de dureté. Danik Patisson, minette de 18 ans, est aussi jolie que son nom est moche. De plus, la courte durée du film (1h20, c’est parfait) n’empêche pas de voir la vie du commissariat, le traitement des affaires courantes. L’alliage entre efficacité narrative et ancrage simili-documentaire de l’action est digne d’un bon polar américain (on peut comparer Rafles sur la ville aux films noirs de Henry Hathaway). La musique jazzy du jeune Michel Legrand ajoute à la nervosité de l’ensemble.

Alors, Rafles sur la ville chef d’oeuvre méconnu du cinéma français? Non mais peu s’en est fallu. Quelques concessions au romanesque facile ainsi que l’inaptitude du metteur en scène à transcender la convention dramatique (le sacrifice final qui semble téléphoné) empêchent Rafles sur la ville de se hisser au niveau des classiques de Becker ou Clouzot. Il n’en reste pas moins un excellent polar.

La chamade (Alain Cavalier, 1968)

La jeune maîtresse d’un riche homme d’affaires a une liaison avec un journaliste de son âge.

Tout ce qui transcendait la banalité du sujet dans le beau roman de Françoise Sagan passe à l’as. Les scènes d’amour passionnées, essentielles à la liaison entre les jeunes gens, se réduisent à une poignée de plans fades et sans imagination. Le sexe est tellement atténué que le film apparait comme une plate niaiserie. Charles, personnage digne dans le roman est ici un vulgaire homme trompé et jaloux, comme Piccoli en a incarné des dizaines. Enfin, Roger Van Hool, le comédien dégotté pour donner la réplique à Catherine Deneuve et Michel Piccoli joue faux.
Bref, c’est nul.

L’ange noir (Jean-Claude Brisseau, 1994)

L’épouse d’un juge assassine un truand chez elle. Elle prétend qu’il voulait la violer. L’affaire apparaît pliée avant même d’être jugée. Mais l’avocat de l’accusée va découvrir un passé complexe…

L’ange noir est un film extraordinaire qui emprunte autant au mélodrame qu’au thriller pour traiter de l’amour fou. On est sans cesse surpris mais l’oeuvre a sa propre logique même s’il y a quelques trucs invraisemblables pour faire avancer le scénario (ainsi du jeu de pistes au début de l’enquête). Utilisant sans vergogne les codes de différents genres et les références à des cinéastes du  passé (Sylvie Vartan, digne héroïne hitchcockienne), Jean-Claude Brisseau arrive à quelque chose de très singulier grâce à son style. Style qui se manifeste notamment dans l’utilisation de la lumière qui confère un certain onirisme à un récit très terre-à-terre.

En effet, Brisseau est, dans une époque gangrénée par le cynisme et la mécréance, un des derniers raconteurs d’histoire à croire en la possibilité de traiter frontalement de thématiques aussi essentielles que l’amour ou les classes sociales. Ce sans asséner de discours, sans que l’importance du contexte social ne nie celle des sentiments individuels. D’où une profondeur dramatique, d’où un refus de l’insignifiant, d’où une absence de second degré qui rendent L’ange noir à la fois passionnant à regarder et très précieux quand on se rappelle combien ces qualités sont rares dans le cinéma français.

La poudre d’escampette (Philippe de Broca, 1971)

L’odyssée d’un trafiquant, d’un soldat anglais et de l’épouse d’un consul suisse dans le désert de Libye en 1942.

Une sympathique comédie d’aventures typique de de Broca. Compte tenu du contexte, La poudre d’escampette est un opus relativement grave dans l’oeuvre de son auteur. La violence n’est pas escamotée, ainsi des traces de sang qui restent sur la portière après que le personnage de Michel Piccoli ait eu à tuer un soldat allemand à bout pourtant pour permettre la fuite du trio. Ce film n’est toutefois pas une des réussites majeures de de Broca. Deux raisons à cela. D’abord, un rythme inégal. Après un début enlevé, le film révèle quelques longueurs. Ensuite, certains personnages sont mal écrits. La vraisemblance du caractère de l’Anglais est trop souvent sacrifiée à un comique facile. Je songe à la séquence où il parie la jeep pour obtenir de l’eau de la part de deux bédouins: son idiotie est ici caricaturale et de plus, l’effet comique en résultant est attendu. D’une manière générale, force est de constater que de Broca n’est pas aussi à l’aise qu’un Comencini lorsqu’il s’agit de mettre en scène la tragicomédie qui peut naître de certaines situations chaotiques engendrées par la guerre (La grande pagaille, ce chef d’oeuvre absolu).

Ces quelques faiblesses étant constatées, on peut apprécier les cuisses de Marlène Jobert qui porte le mini-short aussi beau que Marthe Keller la minijupe dans Le diable par la queue, chef d’oeuvre sur lequel nous reviendrons très prochainement. On peut s’émouvoir de la discrète mélancolie qui vient de la conscience qu’ont les équipiers qu’ils ne se reverront pas et qui est probablement le véritable sujet du film. On peut aussi apprécier la poignée de moments de grâce de la mise en scène; voir l’émotion distillée en trois plans à la fin qui révèle la profonde élégance du cinéaste.

Danger: Diabolik! (Mario Bava, 1968)

Un pur plaisir de cinéma !

L’histoire, tirée d’une bande dessinée populaire italienne, est transfigurée par Mario Bava. Imaginez vous un James Bond ou un Fantomas qui serait pour une fois mis en scène avec style. Décors, couleurs, accessoires, costumes, transparences, musique (de Morricone), tout cela est ici délicieusement pop. Les péripéties sont délirantes mais jamais ennuyeuses car chaque geste de Diabolik, chaque vol, chaque évasion, donne lieu à une idée de mise en scène qui renouvelle la surprise du spectateur. Danger Diabolik est un des plus grands films d’action qui soient parce que l’action n’est pas un ornement spectaculaire mais l’essence du film, son principe actif. Tout y est mouvement, enchaînement, process. Comme chez Raoul Walsh ou le Bresson d’Un Condamné à mort s’est échappé. D’ailleurs, le jeu monolithique de John Phillip Law qui joue Diabolik renvoie aux modèles bressonniens. Aucune psychologie, aucune expression d’émotion qui viendrait parasiter le programme du film. Diabolik est un corps dont la fonction est d’abord de tourner en ridicule les institutions étatiques puis de s’en mettre plein les poches pour enfin coucher avec la ravissante potiche blonde qui se promène en mini-short du début à la fin du film. Fabuleux plan où les diaboliques tourtereaux font l’amour sur un matelas de billets de banque. Tout l’esprit du film, anarchiste, inventif et terriblement sexy, y est condensé.