Eclipse (Hiroshi Shimizu, 1934)

De retour dans son village natal un homme fait l’entremetteur pour son meilleur ami mais la jeune fille est amoureuse du messager…

Le scénario est excessivement alambiqué puisqu’une même situation se répète deux fois avec quatre femmes différentes sans qu’il n’y ait de réflexion sur cette coïncidence. Outre que cela rend le film difficile à suivre (d’autant que les Japonaises se ressemblent beaucoup en noir et blanc), cela diminue l’intérêt du drame qui recèle pourtant des moments forts. Shimizu, sans rien avoir perdu de son génie pour appréhender les décors naturels, égale à certains endroits Naruse et Mizoguchi lorsqu’il s’agit de montrer la tragédie amoureuse.

La victoire des femmes (Kenji Mizoguchi, 1946)

Dans le Japon de l’après-guerre, une jeune avocate défend une infanticide.

La thèse féministe du scénariste et communiste Kaneto Shindo se fait plus lourdement sentir dans les revirements de la fin qui font peu de cas de la logique individuelle que dans la première partie qui présente la ruine morale et économique du Japon d’après-guerre avec une nudité implacable et empathique bien digne de Mizoguchi. Le plan où la profondeur de champ révèle trois niveaux différents d’action témoigne élégamment de la stupéfiante richesse d’une mise en scène dont les maîtres mots sont condensation, pudeur et vivacité.

Un héros de Tokyo (Hiroshi Shimizu, 1935)

Suite à la disparition de son récent époux, une femme devient hôtesse de bar pour subvenir aux besoins de ses enfants et du fils de son mari.

L’étonnante dernière partie et l’épure du découpage rehaussent l’intérêt d’un mélo pas si conventionnel qu’il n’y paraît au premier abord.
 

Monsieur Merci (Hiroshi Shimizu, 1936)

Un autocar traverse la campagne japonaise pour emmener à Tokyo une geisha, un homme pressé, une mère qui veut vendre sa fille et d’autres voyageurs…

Un authentique chef d’œuvre méconnu. Outre que Monsieur Merci satisfait à TOUS les critères de l’esthétique néo-réaliste qui a fait se pâmer la critique européenne dix ans après sa sortie (dramatisation ténue, tournage en extérieurs, évocation d’un contexte économique difficile, naturel des acteurs…),  il demeure un enchantement de par sa tonalité, si originale et si attachante. En effet, la crise économique qui met les garçons au chômage et oblige les mères à prostituer leurs filles est omniprésente au cours de ce voyage mais le génie de Shimizu est d’envelopper ces thèmes sordides avec une grâce souriante qui n’a rien à envier à un Leo McCarey.

Bien sûr, il y a d’abord la pudeur propre aux Japonais des années 30 qui ne sauraient évoquer la marchandisation des corps autrement qu’avec des litotes, ce qui, d’emblée, confère une belle dignité aux personnages féminins. Mais il y aussi la large place accordée aux travellings sur des montagnes ensoleillées, la musique guillerette de Jôkô Saoto et, plus globalement, une atmosphère pleine de gentillesse; « Monsieur Merci » étant d’ailleurs le surnom du chauffeur de car remerciant les gens qu’il croise sur la petite route et le laissent passer.

La narration est aussi libre que celle des road-movies de Kiarostami et le moindre protagoniste apparaissant deux minutes à l’écran est filmé avec une justesse de ton qui le charge d’un grand poids d’humanité. Ainsi de la jeune femme qui, après avoir couru après le car, le rattrape au milieu de nulle part et demande au chauffeur de fleurir la tombe de son père car elle n’aura pas le temps de s’y rendre à cause de son travail. En un raccord, la caméra s’éloigne du bus, inscrivant les personnages dans des paysages grandioses et insufflant par-là même un parfum d’éternité au drame intime de la jeune femme.

Parmi les personnages principaux, on se souviendra longtemps de la sublime femme solitaire jouée par Michiko Kuwano. Au-delà de toutes les catégories morales, sociales et dramatiques, elle est digne des héroïnes de Naruse. Ha, l’image de ses ronds de fumée passant devant le visage du fonctionnaire mi-agacé mi-charmé! Qu’elle en dit long sur les doux rêves enfouis de la petite bourgeoisie…

Quoique durant moins de 80 minutes, Monsieur Merci se ménage de beaux moments suspendus tel cette scène qui montre les voyageurs faire une pause en pleine nature et s’amuser à lancer des pierres dans un ravin. Par la précision de son découpage, Shimizu esquisse alors le début de relations aussi subtiles que touchantes entre ses personnages. Tout le film est nimbé de cette légèreté lumineuse,  animé par une patte vive et bienveillante qui, jamais, ne s’appesantit.

Coeur enchaîné (Hiroshi Shimizu, 1937)

Hiroshi Shimizu est considéré par certains historiens du cinéma (ce brave Lourcelles en tête) comme un des précurseurs du néo-réalisme et l’auteur de quelques chefs d’oeuvre de vérité humaine. Coeur enchaîné, l’histoire d’une hôtesse de bar qui lutte pour élever son enfant dans une communauté hostile, n’en fait manifestement pas partie. Tourné en studio, les conventions mélodramatiques y sont vraiment pesantes. Il est difficile de ne pas sortir du film au moment du dernier acte, moment où les ficelles larmoyantes apparaissent dans toute leur grossièreté. Pourtant, Coeur enchaîné n’est pas complètement nul. L’actrice principale, Michiko Kuwano, y est convaincante. Dans un ensemble globalement épuré, Shimizu fait preuve à plusieurs reprises d’un talent évident pour la mise en scène, telle cette séquence où la mère rejetée par son fils rentre chez elle tandis que les enfants vont à l’école en sens inverse. En un plan-séquence, la détresse du personnage est exprimée.