Menaces (Edmond T. Gréville, 1939)

Entre les accords de Munich et la libération de Paris, la vie dans un hôtel parisien accueillant divers étrangers…

En vérité, la grande majorité du récit se déroule avant la guerre: Edmond T.Gréville a tourné une fin supplémentaire en 1944 pour la nouvelle ressortie de Menaces qui avait été interdit par les autorités d’occupation. C’est en effet un des très rares films français des années 30 à faire explicitement référence au contexte international d’avant la seconde guerre mondiale. En se focalisant sur un groupe de réfugiés dans un hôtel, il s’insère dans la tendance « chorale » du cinéma de l’époque (tel que pratiquée par Yves Mirande ou Jean Renoir) tout en faisant de ce contexte international son sujet profond. Après un début un peu laborieux (la grande Mireille Balin n’est pas crédible en soubrette), les différentes intrigues sont unifiées par le pessimisme délétère de l’auteur qui prend clairement parti contre les forces de renoncement. Une sombre grandeur, alimentée par de multiples trouvailles imaginatives, finit par transcender le huis-clos étouffant. En frottant les conventions de son temps (cinéma choral et réalisme poétique) à un réalisme brûlant, Edmond T.Gréville a donc réalisé un film à la beauté inédite.

Don Quichotte (G. W. Pabst, 1933)

Un vieil hidalgo qui a lu beaucoup de romans de chevalerie s’en va défendre la veuve et l’orphelin.

Condenser un bon millier de pages en un film d’à peine une heure demandait évidemment à l’adaptateur de supprimer beaucoup d’épisodes du fabuleux roman de Cervantès. Paul Morand, scénariste de luxe, ne s’est visiblement pas montré assez drastique dans cette tâche. Il y a trop de péripéties compte tenu du métrage final. Le film ne prend pas le temps d’exposer les différentes situations, de les dramatiser, bref de mettre en scène ce qu’il raconte. D’où l’impression pour le spectateur d’être en face d’une succession d’images sans enjeu qu’il regarde avec un détachement complet. Dans ces conditions, difficile également de faire exister les personnages. Sancho Pança, si beau et si plein d’humanité dans le roman, est interprété par un Dorville pour le moins peu crédible. Don Quichotte a tout de même inspiré à Pabst une poignée de plans beaux et expressifs.

Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937)

Un spahi surnommé « Gueule d’amour » en raison de son succès auprès de ces dames s’éprend follement d’une riche femme…

A partir d’un canevas typique du cinéma français d’avant-guerre mêlant spahi, meilleur ami et riche garce, Charles Spaak et Jean Grémillon ont conçu et réalisé un des plus beaux films d’amour de l’histoire du septième art. Rigueur de l’écriture, sens de la mesure du metteur en scène et respect profond envers chacun des personnages sont peut-être les secrets de cette magnifique réussite.

Le film ne dévie quasiment jamais du point de vue du personnage de Jean Gabin. Cela permet à la conduite de la femme interprétée par Mireille Balin de garder une mystérieuse ambivalence qui fait d’elle un des personnages féminins les plus complexes, les plus vrais et les plus beaux jamais écrits. Sa vénalité n’empêche pas son amour et c’est beau, c’est profond, c’est juste. Les auteurs ont l’intelligence de ne pas résoudre artificiellement son dilemme et ils la laissent à ses contradictions sublimement féminines. De ce point de vue, Gueule d’amour est un film éminemment « moderne ».

J’en veux pour preuve le découpage de la séquence pivot au cours de laquelle Gabin se fait mettre à la porte par sa maîtresse. Cette séquence est à la base subtilement scénarisée mais, de surcroît, l’insertion de gros plans sur le visage de Mireille Balin enrichit son sens d’une infinie nuance. Tout le film est réalisé avec cette exceptionnelle finesse et aucune scène n’est réductible à une lecture unilatérale.

Les deux stars de Pépé le moko, pour qui Gueule d’amour n’aurait pu être qu’un véhicule, se révèlent d’immenses comédiens dont l’interprétation étonnamment sobre contribue grandement à la vérité humaine du film. La neutralité et la beauté du visage de Mireille Balin (ces sourcils!) incarnent véritablement le  mystère de son personnage. Le jeu de Gabin, plus expressif puisque son personnage est dévoré par la passion, épate lui aussi par son absence d’artifice de connivence. L’abattement profond du héros lorsqu’il se fait rejeter par sa maîtresse et le profond malaise alors suscité ne connaissent aucun équivalent dans le cinéma français de l’époque ni, réflexion faite, dans le cinéma tout court. Et que dire du bouleversant dénouement où notre homme laisse exploser sa tristesse! En libérant enfin l’émotion contenue tout au long de l’oeuvre, Jean Grémillon concrétise la substance mélodramatique du récit et achève par là même ce qui est peut-être le film le plus romantique jamais tourné.

Dernier atout (Jacques Becker, 1942)

Dans une ville imaginaire d’Amérique du Sud, un homme est abattu. On charge deux élèves inspecteurs d’élucider cet assassinat afin de les départager d’un concours de tir.

C’est le début d’une intrigue rocambolesque assez peu intéressante. Il n’y a pas beaucoup d’action, pas mal de dialogues mais Raymond Rouleau a une certaine classe, la mise en scène est élégante et la narration rapide. On sent la naissance d’un styliste derrière un film qui reste malgré tout convenu et plutôt ennuyeux.