La grande muraille (The bitter tea of General Yen, Frank Capra, 1933)


Ne pas se fier au titre français d’une affligeante banalité et sans rapport avec l’oeuvre, voici un des films les plus singuliers tournés à Hollywood parmi ceux mettant en scène l’Orient. Il raconte les rapports complexes entre un seigneur de guerre chinois et sa captive, une missionnaire américaine égarée sur le champ de bataille par son fiancé correspondant de guerre.
La représentation de la confrontation entre les deux cultures est particulièrement fine grâce notamment à une écriture digne de L’invraisemblable verité, où les rebondissements révèlent d’une part l’inanité de l’humanisme occidental dans une situation de guerre et d’autre part l’inattendue grandeur d’âme de certains personnages. Le couple d’acteurs, Nils Asther dont le maquillage fait oublier les origines suédoises et Barbara Stanwyck fonctionne parfaitement. La mise en scène est d’une immense élégance. Elle relève d’un art consommé de la nuance, mais d’une nuance qui n’a rien de timoré, une nuance qui est là pour aller au fond des états d’âme les plus complexes. Un exemple: après avoir éconduit par fierté le général, la missionnaire assiste sur son balcon, aux échanges épistolaires d’une jeune servante avec un soldat. Toute l’amertume de la solitude, la faiblesse de coeur qui en découle et finalement la naissance du sentiment amoureux sont clairement évoqués en deux plans.
The bitter tea of General Yen est un film profondément romantique qui, après avoir montré intelligemment le chaos de la guerre civile, prend finalement l’allure d’un songe doucement mélancolique.
Après le cuisant échec de cette histoire d’amour interraciale à gros budget, Frank Capra allait se refaire une réputation grâce aux screwball comedies. On peut légitimement se demander quelle aurait été la carrière du cinéaste si cet atypique joyau, qui apparait aujourd’hui comme un de ses plus beaux chefs d’oeuvre, avait eu le succès qu’il méritait.