Ragtime (Milos Forman, 1981)

Dans l’état de New-York au début du XXème siècle, une famille de bourgeois est impliquée, par le truchement de sa domestique, dans le conflit d’un pianiste de ragtime avec la société qui l’a injustement traitée parce qu’il est noir.

De par sa folle ambition, Ragtime est comparable à d’autres mastodontes de son époque tel La porte du Paradis ou Il était une fois en Amérique. Il s’agit ni plus ni moins que de filmer l’entrée de l’Amérique dans le XXème siècle; sous l’effet de tensions raciales, culturelles et économiques, un ordre ancien s’effondre en même temps qu’une nouvelle bourgeoisie, juive et noire, émerge grâce au cinéma et au ragtime.

Une multitude de protagonistes et d’intrigues (ce n’est pas pour rien que l’adaptation du touffu best-seller de E.L Doctorow fut d’abord proposée à Robert Altman) évolue dans une somptueuse reconstitution de la Belle Epoque. L’ellipse a beau être parfois magistrale (voir le poignant raccord entre la promesse de mariage et l’enterrement), certains développements du récit semblent manquer à cause des coupes de Dino de Laurentiis.

Si la mise en scène de Milos Forman est dénuée de l’ampleur lyrique dont furent capables Sergio Leone et Michael Cimino, sa discrète ironie conjure le risque d’académisme inhérent à ce type de superproduction. J’ai particulièrement aimé la façon, très concrète, dont sont retranscrites les circonstances menant le joyeux héros, magnifiquement incarné par le regretté Howard E.Rollins, à une révolte raciale sans espoir de retour.

Bref, sous des dehors rutilants, l’essentiel de la beauté de Ragtime vient de l’empathie critique avec laquelle le réalisateur tchèque regarde ses différents personnages réagir à l’évolution de la société.

Les damnés de l’océan (The docks of New-York, Josef Von Sternberg, 1928)

A New-York, un soutier sauve une jeune fille qui s’était jetée à l’eau…

C’est à juste titre que Les damnés de l’océan est considéré comme un des chefs d’oeuvre les plus aboutis de l’art muet. Le génie plastique de Sternberg qui équilibre parfaitement esthétisme et documentaire, poésie embrumée et truculence bistrotière, et qui a tant marqué certain cinéma des années 30 (Carné ne s’en est jamais remis) n’a rien perdu de sa splendeur. La mise en scène est arrivée à un tel degré d’expressivité qu’il semble que les cartons ne soient utilisés que pour leur valeur littéraire. Ainsi le piquant des dialogues de Jules Furthman n’a d’égal que le sens de la suggestion de Sternberg qui a le toupet de se passer de mot à un tournant aussi crucial que celui où la jeune fille se met subitement à houspiller son récent mari venu la consoler.

La maturité du style s’accorde à celle de la vision du monde: l’unité de temps, de lieu et d’action fait que les personnages apparaissent comme saisis dans un bloc de présent. Leur passé est à peine évoqué (magnifique allusion du tatouage) et l’histoire d’amour se construit au fur et à mesure de l’action. C’est un des nombreux traits de génie des auteurs que d’avoir réduit la psychologie du héros à l’esprit de contradiction, ses réactions de matamore purement circonstancielles finissant par le piéger dans une romance comme s’il s’était pris dans sa propre toile d’araignée. Sentimentalisme aussi bien que cynisme sont rejetés au profit d’une justesse de l’observation des comportements jamais prise en défaut. Cette vérité qui naît de l’incertitude d’un récit ouvert à toutes les contingences, on pourrait la qualifier de « moderne » si l’adjectif n’avait été vidé de son sens par tant de folliculaires. Elle donne en tout cas au dénouement son caractère aussi implacable qu’incertain.

Metropolitan (Whit Stillman, 1990)

Un garçon issu d’un milieu populaire s’intègre à une bande de jeunes de la haute-société new-yorkaise.

Une qualité essentielle qui empêche le film d’être ennuyeux: l’ingéniosité avec laquelle Whit Stillman fait oublier la maigreur de son budget. Des images des grands hôtels enregistrées en catimini, la composition étudiée des plans d’intérieur, les cartons qui prennent soin d’abstraire le récit de toute temporalité précise et les lents fondus au noir stylisent Metropolitan et insufflent à la chronique naturaliste une atmosphère ouatée et discrètement nostalgique.

Le problème est que le récit ne suit pas. Stillman n’approfondit pas les prémisses dramatiques. La différence de milieu social est vite éludée, l’auteur préférant focaliser autour d’un arc vaguement mythologique et puritain (le diabolique Ric) et filmer de longs palabres sans objet. Les dialogues ont ici une place prépondérante. Mais là où chez Rohmer, une discussion sur Pascal caractérisait profondément les protagonistes, les débats philosophico-culturels ne révèlent des personnages de Stillman rien d’autre que leur vanité. Le jansénisme travaillait Rohmer tandis que Stillman n’a aucun point de vue sur le fouriérisme ou le surréalisme. En dehors certes de celui sur Jane Austen, ces échanges stériles ne semblent n’être là que pour l’étalage de références sophistiquées (Fourier, Bunuel, le cha-cha-cha…).

Où l’auteur veut-il en venir? De la même façon que le risque, en filmant l’ennui, est de film faire un film ennuyeux, le risque, en filmant des personnages creux, est de faire un film creux. Ce n’est pas l’ironie bon teint dont Stillman saupoudre son oeuvre qui cache la fascination un rien béate qui est la sienne envers ces jeunes gens en tenue de soirée buvant des cocktails dans les salons les plus luxueux de New-York. Il se garde bien de toute critique sociale conséquente. Par critique sociale, je n’entends pas « discours marxiste » mais précision d’un regard vif et pénétrant tel que celui de Fitzgerald dans Tendre est la nuit ou celui de Jacques Becker dans Edouard et Caroline.

Pourtant, il semble que Stillman ait bien un « propos » à exprimer. Il semble intéressé par la sociologie, la décadence, le caractère éphémère des groupes d’amis. Le problème est que ces obsessions ne sont tangibles que parce que les protagonistes en parlent. Dans la scène où les « héros » font part de leur peur du déclassement à un anonyme pilier de bar, éclate la facilité d’un narrateur qui, impuissant à exprimer le sens à travers récit et mise en scène, fait artificiellement théoriser ses personnages sur leur condition.

Bref, avec ce premier film, Stillman révélait un talent certain de metteur en scène un tantinet gâché par la faiblesse de l’écriture et une fâcheuse tendance à la préciosité.

Les révoltés du Clermont (Little Old New York, Henry King, 1940)

A New-York au début du XIXème siècle, Robert Fulrton débarque dans le but de faire construire le bateau à aubes qu’il a inventé.

C’est avec une habileté toute conventionnelle que Henry King mêle la romance, l’humour, la baston et l’édification dans cette reconstitution « 100% studio » du New-York circa 1807.