Le passage du Rhin (André Cayatte, 1960)

Après la défaite de 1940, un journaliste et un boulanger sont faits prisonniers et envoyés en Allemagne…

Ce n’est pas un film à thèse car André Cayatte n’y assène nul message. Tout au juste relativise t-il l’ignominie du peuple allemand quinze ans seulement après la fin de la guerre. En revanche, c’est un film dont les personnages et les situations s’avèrent des véhicules à idées et les séquences des prétextes à confrontations morales. Ainsi, la scène d’amour avorté sert à interroger le spectateur sur la conduite du héros: est-ce bien ou pas bien? Le dessein d’ensemble est trop voyant pour ne pas sembler artificiel car la mise en scène manque de détails justes et de vitalité. La direction d’acteurs est particulièrement pataude. La variété des époques, des lieux et des personnages qui aurait pu engendrer une profusion romanesque ne nourrit qu’un récit étriqué, au rythme excessivement lent, où l’opposition des  trajectoires des deux soldats est schématiquement matérialisée par le montage parallèle. Bref: sans cesse la conception préalable du dissertant se fait jour au détriment de la vérité immédiate et sensible de la mise en scène.

Gibier de potence (Roger Richebé, 1951)

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A sa sortie de l’orphelinat, un beau jeune homme tombe sous la coupe d’une maquerelle.

Les thèmes -prostitution masculine et pornographie- ont beau paraître « audacieux », leur traitement, lui, ne souffre aucune originalité. Cette adaptation de Jean-Louis Curtis se réduit à un conventionnel et racoleur mélo à base de pureté, de déchéance et de rédemption où un héros remplace l’habituelle héroïne. Seul le personnage de Arletty apporte un peu de mystère grâce au flou de ses motivations. La mise en scène de Richebé est anémique et le scénario est franchement lourd et redondant.

La gifle (Claude Pinoteau, 1974)

Une étudiante de 19 ans se fâche avec son père divorcé…

A travers le portrait de cette famille petite-bourgeoise décomposée plus que recomposée, Jean-Loup Dabadie et Claude Pinoteau auscultent l’évolution des moeurs post-68 avec tendresse, précision et sans a priori idéologique. Le caractère tragique car insoluble des relations familiales qui se cache derrière la « libération sexuelle » n’est pas escamoté par la plaisante légèreté du ton. Riant, pleurant, s’énervant, Isabelle Adjani démontre son talent précoce mais c’est Lino Ventura qui emporte le morceau avec l’universelle justesse de son incarnation du père dépassé par sa progéniture féminine. Je l’ai rarement vu aussi émouvant. Francis Perrin apporte une touche comique très efficace. Bref, La gifle est une très jolie comédie, où l’acuité de la vision sociologique va de pair avec l’appréhension pleine et entière des personnages en tant qu’individus.

Les ruses du diable (Paul Vecchiali, 1965)

Une couturière jeune et jolie se met à recevoir régulièrement des billets de cent francs par la poste…

Les ruses du diable est un très beau film dans lequel on retrouve déjà toutes les qualités du cinéma de Paul Vecchiali: un goût pour la digression et la rupture de ton qui va de pair avec une grande rigueur dans le découpage, une poésie populiste héritée des années 30, l’acuité du regard sur la condition féminine, une égale bienveillance à l’égard de chacun des personnages qui permet de déjouer les schémas narratifs attendus (ainsi de la belle réaction –aussi inattendue que logique- de la patronne lorsque son employée l’envoie balader), une science du montage rare dans le cinéma français, des chansons pour agrémenter le tout (ici, c’est la grande Cora Vaucaire que le spectateur a le plaisir d’entendre).

La fantaisie est plus discrète qu’elle ne le sera dans certaines des réalisations ultérieures de Vecchiali et c’est heureux tant elle paraîtra alors volontariste. Dans Les ruses du diable, elle est présente en sourdine à l’intérieur d’un récit classique mené avec une certaine fermeté. Les actrices sont bien sûr magnifiques, la talentueuse et méconnue Geneviève Thénier en tête. Plusieurs moments sublimes sont l’œuvre d’un très grand cinéaste. Rien que pour l’évocation de la mort de la voisine de palier où les panoramiques et les coupes expriment toute l’intégrité, la pudeur, la douceur et la noblesse qui sont celles de leur auteur, le plus ancien des longs-métrages de Paul Vecchiali conservés à ce jour se doit d’être vu.

Rendez-vous de juillet (Jacques Becker, 1949)

Dans le Paris de la fin des années 40, les amours et les aspirations d’une bande de jeunes artistes et étudiants.

Après s’être intéressé à la paysannerie (Goupi Mains-rouges) et au monde de la mode (Falbalas), Jacques Becker peint un nouveau milieu: celui de la jeunesse germanopratine d’après-guerre. A force d’attention à son sujet et de maîtrise du cinéma, il excelle. Encore une fois.

Rendez-vous de juillet est d’abord la captation d’une réalité de son temps: celles des caves de Saint-Germain-des-Prés. Le cinéaste a tourné dans une authentique boîte de jazz (le Lorientais où il filme Claude Luter). L’ancrage social est très précis: les personnages suivent des cours au Musée de l’homme, sont diplômés de l’IDHEC, répètent une pièce de Sacha Guitry. Plusieurs des anecdotes racontées dans le film, tel l’expédition des jeunes cinéastes en Afrique, sont véridiques. Enfin nul besoin d’extrapoler pour imaginer que la brochette de jeunes acteurs révélés par le film (Daniel Gélin, Nicole Courcel, Maurice Ronet, Pierre Mondy…) vivait au moment du tournage des aventures analogues à celles des personnages de comédiens représentés dans le film.

Cependant, Rendez-vous de juillet n’a rien de documentaire. Sa construction dramatique et son découpage sont bien trop savants pour ça. Le film commence avec une exposition qui situe socialement et sentimentalement chacun des nombreux protagonistes sans que la continuité de l’ensemble ne soit jamais altérée. C’est une magistrale leçon de narration et de mise en scène. Les auteurs exploitent avec un maximum d’efficacité les éléments à leur disposition, notamment le téléphone. C’est qu’au cours de la chronique entomologiste, l’intrigue va se dessiner, les enjeux dramatiques vont apparaître finement. Au fur et à mesure que le film avance, le panorama se rétrécit et Becker se focalise sur deux couples. Ses observations  sur les premières amours sont alors d’une rare justesse et d’une audace exceptionnelle compte tenu de l’époque (je ne connais pas d’autre film des années 40 où des jeunes parlent ouvertement de sexe).

Au final, le cinéaste aura réussi à cristalliser cet éphémère moment d’une vie où, parce que les choix n’ont pas encore été arrêtés, tout est possible: la jeunesse.

Cybèle ou les Dimanches de Ville d’Avray (Serge Bourguignon, 1961)

Un jeune pilote revenu amnésique de la guerre noue une relation avec une petite fille de l’Assistance publique.

Comme vous le voyez, le sujet est délicat. Pourtant, le traitement de Serge Bourguignon est une leçon de pudeur et de dignité. Ce qui en aucun cas ne signifie esquive et pusillanimité. L’auteur montre d’abord ce qu’il faut bien appeler un amour (l’amour n’étant pas nécessairement sexuel) entre deux marginaux, l’union miraculeuse de deux solitudes. Il évite le piège de la niaiserie autiste en montrant également les réactions des autres, notamment l’incompréhension et la peur de certains face à ce qui ne cadre pas avec leurs conventions sociales. Il le fait sans la moindre rancoeur, sans la moindre aigreur, sans la moindre lourdeur de trait. Tous ses personnages ont de bonnes intentions, ce qui ne rend que plus terrible le drame final.

Le canevas narratif étant extrêmement ténu, l’essentiel se joue dans la mise en scène qui brille par son tact et sa finesse. Bien que Les Dimanches de Ville d’Avray ait été réalisé en 1961, son esthétique n’a pas grand-chose à voir avec la Nouvelle Vague. Les cadres sont soignés, le Noir&Blanc d’Henri Decae est beau, la musique de Maurice Jarre allait faire embaucher le compositeur à Hollywood. En revanche, jamais Bourguignon ne verse dans l’académisme. Ainsi, son film est considérablement vivifié par la brusquerie des raccords (il y a un beau travail sur le son).

Les multiples trouvailles poétiques du réalisateur n’ont rien de gratuit mais sont autant de manifestations d’une sensibilité parmi les plus délicates du cinéma français. Rarement l’insupportable insignifiance de l’environnement lorsqu’on est loin de l’être aimé aura été évoquée avec autant de puissance que lors de la séquence du repas de mariage. La mélancolie qui sourd tout au long du film explosera dans un déchirant final.

Un texte intéressant plus développé que le mien