Le 6 juin à l’aube (Jean Grémillon, 1946)

Documentaire sur les conséquences humaines et matérielles du débarquement en Normandie.

Un enchaînement de plans d’une extrême finesse dialectique suffit ici à montrer la grandeur de Jean Grémillon: un instituteur raconte le débarquement des Anglais en 1346. Pour le cinéaste qui intègre un tel discours dans un film sur le 6 juin 1944, survient alors le risque d’assimiler la libération d’un territoire occupé à une invasion étrangère (fallacieux amalgame prisé aussi bien par l’extrême-gauche que par l’extrême-droite). Ce danger est évacué dès l’image suivante qui montre le cimetière américain de Colleville. Cet hommage aux alliés tombés en Normandie ôte toute douteuse ambiguïté à l’inscription de l’opération Overlord dans une histoire plus générale des guerres et destructions dans la région (ce que le stalinien impénitent Jean-Marie Straub n’a pas compris). Tout de suite après, le plan d’un cimetière allemand et, enfin, d’une tombe de résistant français confirment le ton élégiaque, loin de toute polémique, de l’oeuvre. En montrant des enfants jouant dans les ruines, en faisant témoigner des habitants devant la caméra (procédé alors inédit), en filmant des convois funéraires quasi-improvisés ou des statues religieuses fracassées par les bombardements, le cinéaste rappelle ce qu’il en coûta pour libérer la France et montre que c’est sa région, la Normandie, qui paya le plus lourd tribut. C’est bouleversant de dignité et d’empathie, à l’image de ce dernier plan, sur une tombe où est écrit « Restes humains ».

Une vie (Alexandre Astruc, 1958)

Au XIX siècle, la décevante vie conjugale d’une femme de la petite noblesse normande.

Le livre de Maupassant était un roman naturaliste destiné à montrer qu’une vie « banale » pouvait être aussi trépidante qu’une vie héroïque. Pour ce faire, l’auteur avait fignolé sa narration, ancrant ses personnages dans un terroir précis (la Normandie) et enchaînant savamment les évènements dramatiques les plus communs possibles (amours, décès de proches…). Ce n’est pas du tout le cas de l’adaptation d’Astruc. Le cinéaste a effectué un considérable travail d’abstraction, réduisant l’environnement social du couple à des silhouettes et évacuant délibérément la richesse psychologique des protagonistes. Son but était visiblement de montrer les désirs de ses personnages à travers sa mise en image.

Ce féru d’expressionnisme allemand a ainsi réduit la région normande à ses variations de climat et a assigné à celles-ci la fonction de refléter le drame. L’été, le couple s’aime, quand il neige, la femme est triste et quand le ciel est nuageux, la catastrophe ne va pas tarder à surgir. Cet aspect primitif, rare dans le cinéma français, est exceptionnellement réussi tant les couleurs de Claude Renoir sont splendides et mettent en valeur la campagne. Il faut le dire clairement: Une vie est le plus beau français en couleurs des années 50.

Ne les faisant guère parler, Astruc a aussi veillé à charger de sens le placement de ses acteurs dans le cadre ainsi que leurs gestes. Un plan sur un couteau qui déchire un corsage et un plan à la grue sur les amants courant dans les blés (ce plan-ci semblant tout droit sorti du City girl de Murnau) lui suffisent pour évoquer la passion amoureuse des débuts. On pourrait citer une demi-douzaine d’autres instants sublimes qui suffisent à faire de Une vie une oeuvre importante du cinéma français.

Le problème est que le film échoue à instaurer une continuité entre ces instants. Les gestes pré-cités sont souvent brusques, arrivant sans progression dramatique. Entretenant une distance entre le spectateur et les personnages via notamment la diction atonale des acteurs, le cinéaste nous force à regarde le drame de loin, comme au second degré. On est souvent ébloui par la mise en scène, qui n’a rien d’un enrobage purement esthétisant car est toujours en rapport précis avec les états d’âme des protagonistes, mais on ne vibre jamais tant le style reste froid (en dépit des accents lyriques de la belle musique de Roman Vlad). C’est tout le paradoxe de Une vie. Si on prend les scènes une par une, elles peuvent être somptueuses mais le récit qui les charrie n’a aucun souffle.

Peut-être aurait-il fallu que le film soit intégralement muet pour fonctionner complètement. Peut-être aurait-il fallu se débarrasser de la voix-off de l’héroïne (parti-pris d’autant plus étrange que le livre est raconté à la troisième personne) et des dialogues encombrants. En effet, comme l’a montré Michel Mourlet dans Sur un art ignoré, le cinéma parlant exige un réalisme plus poussé que le cinéma muet qui, amputé d’un aspect essentiel de notre réalité qui est la parole, utilise plus de conventions visuelles pour faire savoir ce qu’il veut faire savoir. Ces conventions étaient souvent basées sur des symboles archaïques pour montrer les forces élémentaires à l’oeuvre sur les personnages. Ce qu’on retrouve justement dans Une vie.

Quoiqu’il en soit, la tentative d’Alexandre Astruc de ressusciter l’expressionnisme dans la campagne française était peut-être vouée à l’échec dès le départ mais reste plus belle à contempler que n’importe quel film signé Bruno Dumont.