Les petites du quai aux fleurs (Marc Allégret, 1944)

La cadette amoureuse du fiancé de l’aînée, la fratrie de quatre filles d’un libraire des quais de Seine est perturbée…

L’entrelacs amoureux concocté par Marcel Achard n’est pas déplaisant, il y a une certaine justesse dans les scènes un peu graves entre Odette Joyeux et Lefaur qui joue le père, Bernard Blier est parfait et voir -furtivement- les quais parisiens dans un film français des années 40 est intéressant mais in fine, l’inconsistance de l’argument dramatique n’est guère transcendée par la sempiternelle mollesse de Marc Allégret et les atermoiements de l’adolescente finissent par agacer plus qu’émouvoir.

Vénus aveugle (Abel Gance, 1941)

Une mannequin devenant aveugle fait croire à son homme qu’elle l’a trompé pour qu’il la quitte et qu’elle ne soit pas un fardeau pour lui.

Mélodrame qui prêche l’attentisme et l’esprit de sacrifice en attendant un hypothétique miracle. Ce n’est donc pas étonnant que ce soit dédié au Maréchal Pétain (plus tard, Abel Gance écrira des éloges enflammés de de Gaulle et montrera ainsi que Renoir n’était peut-être pas le pire des courtisans du cinéma français). Les rebondissements de plus en plus ahurissants et de moins en moins justifiés, une forme qui, passé une première partie montée comme un film muet, s’enferre dans la pire des platitudes, et une longueur démesurée font de Vénus aveugle un des films les plus ridicules de l’Occupation. Désolant.

Les patates (Claude Autant-Lara, 1969)

Pendant l’Occupation, dans un village des Ardennes (alors zone «interdite»), un père de famille brave les autorités pour se procurer des patates et sauver les siens de la famine.

Ramener la guerre à des considérations stomacales permet à l’anarchisme pacifiste de Claude Autant-Lara de s’exprimer concrètement, sans sombrer dans le relativisme moral ou la caricature. Déjouant les schémas idéologiques au fur et à mesure d’un récit où seules les fonctions vitales motivent les protagonistes, il atteint à une certaine vérité élémentaire sur l’humanité plongée dans le chaos.

Le ton picaresque de la comédie noire évite le misérabilisme. On retrouve dans Les patates le même mélange de lucidité, de dérision et de pitié que dans Voyage au bout de la Nuit ou Le bon, la brute et le truand, autres œuvres sur des pauvres gens qui, plongés dans la tourmente d’un conflit gigantesque, luttent âprement et uniquement pour leur survie immédiate.

La scène d’introduction montre bien en quoi l’auteur de En cas de malheur a positivement évolué : pendant un enterrement, le héros aperçoit un lièvre. Délaissant la cérémonie, il le chasse dans le cimetière et s’en empare. Enième provocation de l’anti-clérical Autant-Lara?  Peut-être, mais la scène ne se limite pas à ce coup de griffe : le héros, quoique son pantalon soit maintenant trop grand pour lui, offre ensuite sa proie à la veuve « parce que c’est plus correct ». Le pessimisme est ici un humanisme et la disette généralisée n’empêche pas toujours la générosité d’affleurer, ici et là.

Pierre Perret n’est pas le meilleur acteur du monde mais le film, sans être un chef d’œuvre, est une réussite mémorable. Esthétiquement, Autant-Lara retrouve le classicisme imparable de Douce. Entre autres qualités de mise en scène, on note l’utilisation dramatique et poétique du brouillard ardennais qui donne une grande force au plan final (dans sa critique des Cahiers du cinéma, Michel Delahaye le comparait à celui du Héros sacrilège de Mizoguchi).

Voyage sans espoir (Christian-Jaque, 1943)

Une femme qui se préparait à fuir avec son amant criminel rencontre un beau jeune homme…

Cette resucée tardive du réalisme poétique en concentre toutes les tares. Éludant le contexte géographique et social qui -entre autres qualités « terriennes »- empêchait un Quai des brumes de sombrer dans la rêverie de pacotille, le scénariste Mac-Orlan réduit le monde aux quatre personnages principaux de son récit, usant et abusant des coïncidences pour le faire avancer. L’abstraction de l’environnement apparaît donc d’abord comme une facilité de narrateur avant de s’avérer le prétexte idéal à des enluminures visuelles certes chiadées mais recyclant de vieux poncifs (brumes, docks et jets de fumée à qui mieux mieux). Le jeu hiératique de Jean Marais et Simone Renant, les dialogues fumeux et un filmage qui souligne un peu bêtement chaque inflexion du scénario (travelling et compagnie) accentuent la creuse solennité de ce Voyage sans espoir.

Les guichets du Louvre (Michel Mitrani, 1974)

Le jour de la rafle du Vel d’Hiv, un étudiant bordelais idéaliste monté à Paris tente de sauver des Juifs et rencontre une jeune ouvrière du Sentier.

Les guichets du Louvre est un très bon film qui, deux ans avant Monsieur Klein, mettait en scène la rafle du Vel d’Hiv avec une justesse inégalée. Pas anachronique pour un sou (alors que tant de reconstitutions sont minées par l’esprit de repentance et la bonne conscience mémorielle), l’auteur a pris le parti de ne jamais quitter son jeune héros. Filmant en plans-séquences, Michel Mitrani reste factuel et maintient unité de temps et unité de lieu. Il se borne à décrire les évènements du 16 juillet 1942 qui suffisent à glacer le spectateur sans que nul ne soit besoin d’en surligner l’horreur. Il montre en même temps la diversité des réactions qu’ils suscitent. Suivant l’étudiant dans les quartiers du Nord-Est de Paris, il montre toutes sortes de policiers, toutes sortes de Juifs, toutes sortes de goys. Les petitesses, mais aussi les grandeurs, humaines se succèdent.

L’auteur montre combien la bienveillance qui anime son héros est aussi forte qu’imprécise. Voire même ambiguë dans la mesure où, parmi la communauté juive, il aborde surtout des femmes. Il montre aussi ce que pouvait avoir d’absolument inimaginable la déportation dans les camps de la mort pour la majorité des Juifs. L’étudiant aura énormément de mal à convaincre qui que ce soit d’accepter son aide pour fuir. « Pensez donc, c’est la police française qui vient nous chercher, elle ne peut pas nous faire de mal! et puis nous sommes Français! » . C’est peut-être le génie de Michel Mitrani que de nous avoir fait ressentir à nous, spectateurs parfaitement au fait des conséquences de la rafle, une part de l’incrédulité amusée de cette dame à l’étoile jaune devant ce jeune freluquet venu lui demander de le suivre: « et donc, vous n’abordez que des femmes? ». En adaptant les souvenirs de Roger Boussinot, Michel Mitrani a réussi à mettre en scène la rafle du Vel d’Hiv au présent. Ce n’est pas rien.

Les guichets du Louvre raconte aussi la rencontre entre deux jeunes gens dans des circonstances particulièrement exceptionnelles. Le côté simili-documentaire est nuancé par une pointe de romanesque sans que, à l’exception d’une séquence au Louvre avec des travellings circulaires discutables, le film ne perde en tact ni en sobriété. Christine Pascal dans son premier rôle au cinéma est magnifique. On a envie de la serrer dans ses bras. L’identification à l’étudiant qui veut la sauver est alors totale et la fin n’en est que plus déchirante.

Le miroir aux alouettes/La boutique sur la grand-rue (Jan Kadar et Elmar Klos, 1965)

Dans la Tchécoslovaquie occupée par les nazis, un homme est chargé par les autorités collaboratrices de « gérer » le magasin d’une vieille juive.

Le miroir aux alouettes est un beau film car il replace l’occupation nazie dans toute la complexité de sa dimension humaine et sociale. Il montre avec un saisissant réalisme la médiocrité faite d’arrivisme, d’opportunisme, de passivité et de petites combines qui a permis aux politiques anti-juives des Allemands de prospérer. Il montre aussi les éventuels sursauts moraux des protagonistes ainsi que la terrifiante « anormalité » de ces prises de conscience dans un contexte où chacun ne pense qu’à tirer son épingle du jeu. Voir ainsi les scènes terribles où le « gérant aryen » désigné par les autorités en vient à battre sa femme parce qu’elle le harcèle pour qu’il s’accapare le supposé magot de la vieille dame.

Si l’inconscience de la vieille dame de ce qui se trame autour d’elle paraît quelque peu exagérée pour les besoins de la fiction, le cheminement du personnage principal est, lui, tout à fait passionnant. Sa prise de conscience n’en fait pas un héros mais, dans un monde désolé, le conduit à sa perte. Tel Dimitri Karamazov, il ne lui restera plus qu’à s’enivrer pour oublier l’horreur. Si certains effets de la caméra paraissent un peu appuyés (les tremblements subjectifs pour exprimer le vacillement des personnages), sa fluidité sert dans l’ensemble admirablement le récit.

La vie de plaisir (Albert Valentin, 1944)

Un patron de boîte de nuit peine à s’intégrer dans le milieu aristocratique de son épouse.

Encore une fois dans un film d’Albert Valentin, les flashbacks servent à compliquer une intrigue fondamentalement conventionnelle. La justification de cet artifice de construction réside ici dans le fait qu’il y a deux narrateurs, un avocat qui accuse et un avocat qui défend. La deuxième plaidoirie éclaire donc sous un jour nouveau ce qui était raconté dans la première. Le procédé n’est pas idiot en soi mais son utilisation est à la longue quelque peu redondante. Des caractères moins caricaturaux et plus de nuance dans la critique du milieu aristocratique auraient sans doute donné un film plus intéressant. En l’état, La vie de plaisir se suit sans déplaisir grâce à la gouaille d’Albert Préjean et à quelques piques bien senties. La fin élève un peu le niveau car elle montre enfin un début de partage des torts entre les protagonistes.

Premier rendez-vous (Henri Decoin, 1941)

Une jeune fille s’échappe de son orphelinat pour rencontrer un homme contacté par annonces matrimoniales…

Un des fleurons de la collaboration Decoin/Darrieux dans lequel la légèreté de ton n’altère pas la justesse de l’expression des sentiments. Ce grâce à une mise en scène précise et à d’exceptionnels comédiens: Danièle Darrieux, évidemment, dont on se fiche qu’elle soit un peu trop vieille pour son rôle tant elle est lumineuse mais aussi Fernand Ledoux qui est magnifique de tact et de sentiments étouffés. La noblesse de sa présentation au café est digne d’un héros de Leo McCarey. Les seconds rôles sont délicieux, notamment Tissier en prof de maths jouisseur. On regrettera cependant que ce film, parmi les premiers à être produit par la Continental, escamote dans sa deuxième partie ses enjeux dramatiques les plus originaux et les sous-entendus homosexuels par un maladroit retour à la convention. L’unanimisme final paraît quelque peu forcé. Premier rendez-vous n’en reste pas moins une comédie fraîche, joyeuse, pleine de chansons, de gaieté et sous-tendue par une tendre nostalgie. Bref, c’est un très bon divertissement.

Sortilèges (Christian-Jaque, 1944)

Une communauté montagneuse est perturbée par un meurtre crapuleux commis par le sorcier-guérisseur.

Exemple typique -et glorieux- du cinéma féérique de l’Occupation, Sortilèges bénéficie d’abord d’une solide mise en scène d’un Christian-Jaque pour une fois inspiré. Le réalisateur donne une présence aux magnifiques décors naturels, fait exister la petite communauté et sait surprendre lors de l’inévitable morceau de bravoure final. Ses mouvements d’appareil pertinents, son sens du décor, les gueules pittoresques des personnages et la jolie photographie chargent le film d’un poids de concret qui fait cruellement défaut au scénario de Jacques Prévert (adapté d’un roman de Claude Boncompain).

En effet, la vision des jeunes amoureux selon le poète, amoureux qui déblatèrent des tirades ronflantes et généralistes plutôt que de se caresser, ressort du fantasme de vieille fille. Tout aussi frelatée est la caractérisation de l’inévitable « salaud » aux motivations aussi vagues et imprécises que la haine qu’il suscite chez les gentils. De plus, certains enchaînements d’action, tel la fin, sont dénués de logique. Bref, même s’il apporte l’univers particulièrement « cinégénique » autour duquel se déploie la mise en scène et que donc son apport aux qualités du film ne saurait être négligé, Prévert n’est pas un très bon scénariste.

En définitive,  s’il est difficile de prendre au sérieux une histoire aussi naïvement racontée et des personnages aux dialogues aussi faibles, la mise en scène pittoresque nimbée de poésie désuète insuffle à Sortilèges un charme suranné qui a tout de même bien mieux vieilli que l’abstraction vide et prétentieuse des Visiteurs du soir (autre préverterie de l’Occupation).

Caprices (Léo Joannon, 1941)

Chaque Saint-Sylvestre, un riche excentrique a l’habitude de payer un luxueux réveillon à une jeune fille du peuple. Cette année, il est tombé sur une aspirante comédienne bien décidée à profiter de l’occasion…

Produite par la Continental, Caprices est une comédie légère et charmante. Comme dans les comédies américaines, l’histoire tire son intérêt du jeu, du flou qu’il y a entre les manipulations des personnages entre eux et la réalité de leurs caractères et sentiments. Danielle Darrieux est délicieuse. Ne manquait que quelques gags supplémentaires, quelques trouvailles de mise en scène, une caractérisation moins appuyée de certains personnages secondaires, bref un cinéaste plus inspiré que le méritant Joannon pour faire de Caprices un chef d’oeuvre du genre. En l’état, c’est un film tout à fait plaisant.

La mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara, 1942)

Au début du XXème siècle, une jeune fille de bonne famille est courtisée par un vieux colonel des dragons tandis que des sentiments nouveaux s’éveillent en elle à l’égard de son oncle inventeur.

Adapté d’un roman de Gyp, Le mariage de Chiffon est un film moderne réalisé à partir d’éléments désuets. Les personnages sont peints par petites touches et la narration est quasi-impressionniste dans sa première partie.  Claude Autant-Lara et Jean Aurenche, dont c’est la deuxième collaboration, ont une légère et saine distance par rapport à leur sujet. D’où une tonalité tendrement ironique qui n’a rien à voir avec l’aigreur dont ils feront preuve dans leurs films d’après-guerre. Pas encore académique, le style du réalisateur est ici superbement classique. La perfection des décors, des costumes et de la photo n’empêche le rythme d’être enlevé ni n’étouffe le dynamisme et l’inventivité de la mise en  scène qui abonde en détails concrets et réalistes (l’ouverture de la portière d’une voiture de la Belle-Epoque!).

Odette Joyeux quoique douze ans trop vieille pour le rôle ne manque pas de fraîcheur. Les seconds rôles hauts en couleur sont délectables. Citons  Robert Le Vigan en huissier pris de remords et Larquey en majordome bienveillant. La consistance de leur caractérisation prolonge parfois l’intrigue de ramifications nouvelles. L’histoire traite, mine de rien, des débuts de l’aviation tout autant que de la transformation d’une jeune fille en femme. Le tout aboutit à une gentille célébration des élans anticonformistes. Ce qui, outre le dynamisme de la mise en scène, distingue Le mariage de Chiffon des films d’Autant-Lara des années 50 fustigés par Truffaut est l’amabilité de l’ensemble des personnages (à l’exception certes de la mère crispée sur sa position sociale). Même le désir du colonel pour une femme qui pourrait être sa fille n’est pas montré comme sordide. Tout est léger, élégant, guilleret (et sauvé de l’inconséquence par la parfaite rigueur de l’écriture).

Le talent classique qui éclate dans cette brillante fantaisie annonce le chef d’oeuvre dramatique Douce que le cinéaste réalisera un an plus tard avec la même actrice: Odette Joyeux.

De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain (Sacha Guitry, 1944)

Film de 58 minutes destiné à promouvoir le livre d’art éponyme que Sacha Guitry, fervent maréchaliste, consacra aux grandes figures de l’histoire de France depuis Jeanne d’Arc. On le voit en tourner les pages. Lui-même ainsi que, entre autres personnalités, Madeleine Renaud, Roger Bourdin et Jean Cocteau en lisent des extraits. Il s’agit de textes de personnages célèbres mais aussi de panégyriques écrits par des auteurs contemporains: Cocteau, Giraudoux, Colette, Morand… Il y a des bons mots savoureux, la voix du Maître est toujours délectable, la propagande finalement discrète mais le tout apparaît décousu et superficiel, ce qui est assez logique compte tenu de la nature essentiellement publicitaire d’un film qui ne fut jamais destiné à l’exploitation en salles.

En haut des marches (Paul Vecchiali, 1983)

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En 1963, une femme revient à Toulon qu’elle avait quitté à la Libération suite à l’assassinat de son mari pétainiste. Les souvenirs surgissent…

En haut des marches est un des travaux les plus personnels de Paul Vecchiali puisqu’il l’a réalisé en hommage à sa mère. A ce titre, les longues confessions en voix-off qui ouvrent et qui ferment l’oeuvre sont magnifiques. Ce film est une interrogation sur les différentes mémoires, sur la façon dont la perception des évènements historiques diffère selon qu’on y était plongé ou qu’on les analyse a posteriori sans les avoir vécus. L’évidente affection que l’auteur éprouve pour l’héroïne ne l’empêche pas de présenter les contrechamps avec une honnêteté intellectuelle rare dans le cinéma français. Je pense notamment aux dialogues avec la nièce avocate. Le film est dialectique jusqu’au bout des ongles, rien n’est simpliste, Vecchiali se refuse à juger qui que ce soit. Ainsi, après un discours de Pétain, on entend toujours un discours de De Gaulle.

La structure chaotique qui entremêle flashbacks et flashforwards au service d’un sujet théorique lié à la mémoire et à l’histoire fait penser à du Resnais. Heureusement, la mise en scène de En haut des marches n’a rien à voir avec celle d’un film comme La guerre est finie. Le film de Vecchiali n’est en effet ni guindé ni esthétisant. L’opérateur a capté différentes nuances de la lumière toulonnaise, faisant exister le lieu de l’action. La magnifique Danielle Darrieux incarne pleinement une oeuvre dont elle est la raison d’être. Les audaces narratives rendent le film parfois confus mais une chose est certaine, une chose irradie l’écran: l’amour de Vecchiali pour son personnage. C’est ce qui le différencie du petit malin puritain qu’est Jean-Luc Godard.

Le sauveur (Michel Mardore, 1971)

Dans une ferme isolée, une fille de 14 ans dont le père est pétainiste recueille un mystérieux et fascinant résistant…

Voilà un des films français les plus singuliers des années 70. Le récit s’articule autour d’un rebondissement génial qui n’a rien de la vulgaire esbroufe mais qui, parfaitement exploité, auréole l’œuvre d’une dimension sadiennne. Confronter l’occupation allemande à l’innocence d’une jeune fille qui découvre l’amour est une façon aussi originale que percutante de représenter l’horreur nazie. Loin de la reconstitution historique, Le sauveur lorgne vers la fable: la caractérisation des personnages est réduite à l’essentiel, la narration est épurée et l’ensemble est à la lisière du fantastique.

Certes l’absence de développement psychologique fait que les idées de l’auteur sont trop voyantes et peinent à s’incarner pleinement dans les personnages. D’autant que le jeu des comédiens est parfois approximatif même si la jeune Muriel Catala s’avère finalement épatante. L’épilogue notamment apparaît assez artificiel. Cette relative abstraction est cependant contrebalancée par la présence de plusieurs scènes de genre filmées dans un style naturaliste: repas familiaux et baignades dans la rivière ancrent la fable dans une réalité concrète. On notera d’ailleurs la tranquille audace des nus.

Bref, s’il n’est pas parfait, ce premier film véritablement fascinant de Michel Mardore est un des joyaux oubliés du cinéma français.

Un enfant dans la foule (Gérard Blain, 1976)

L’histoire d’un pré-adolescent mal-aimé qui se prostitue sous l’Occupation. Le sujet est douloureux mais le film dénué d’affect. La faute à un réalisateur qui singe Robert Bresson. Aridité de la mise en scène, ton monocorde des acteurs…l’austérité du style pouvait avoir un sens chez le réalisateur d’Un condamné à mort s’est échappé, elle exprimait, via un focus inédit sur les gestes d’hommes mûs par une transcendance, une vision janséniste du monde ; or Un enfant dans la foule est un film dénué de toute sorte de sacré et sa neutralité affichée apparaît comme une préciosité qui brasse du vide.  

Un contrechamp intéressant ici.

Le ciel est à vous (Jean Grémillon, 1943)

Un des plus beaux films tournés sous l’Occupation.

Un film intéressant à analyser par rapport aux valeurs pétainistes, le film traitant en effet des exploits d’une aviatrice qui est aussi épouse et mère de famille. La communauté provinciale, qui célèbre son héroïne après l’avoir fustigée pour sa non-conformité, est gentiment renvoyée dans sa contradiction. De ce point de vue là, Le ciel est à vous est moins féroce que Le corbeau. Il donne la parole à chacun, aussi bien au couple qui revit sa jeunesse grâce à l’aviation qu’à la grand-mère légitimement effrayée de voir sa fille délaisser sa famille pour flirter avec la mort. C’est une des grandes beautés du film que d’exalter la passion comme moteur du couple tout en montrant ses dommages « collatéraux ». D’une facture superbe, Le ciel est à vous est une conjonction des plus grands talents de l’époque. En dehors, d’une ou deux séquences assez niaises avec les enfants, l’écriture dramatique est d’une finesse implacable. La brochette de seconds rôles (Debucourt en professeur de musique romantique notamment) permet de faire exister d’une fort belle manière l’environnement social du couple. Couple qui reste au centre du film, couple peint avec une justesse remarquable, couple interprété par deux acteurs en état de grâce, les immenses Charles Vanel et Madeleine Renaud qui rendent tangibles la passion et le désarroi des amoureux. Les petits gestes entre les époux sont porteurs de sens et d’émotion, il faut voir par exemple Madeleine Renaud toucher la joue de son mari après son premier envol pour saisir la profonde justesse de la direction d’acteurs de Grémillon.