Et vogue le navire…(Federico Fellini, 1983)

A la veille de la Première guerre Mondiale, des ressortissants de la haute-société italienne s’embarquent sur un paquebot.

C’est évidemment la fin d’un monde que Fellini filme ici. Le naufrage du bateau est ici le symbole de la disparition de l’ancienne société. Une allégorie originale et inattendue étirée sur plus de deux heures au cas où le brave spectateur peinerait à comprendre le génie visionnaire de l’Auteur. Et vogue le navire… est cependant moins lourd, moins complaisant, moins ennuyeux, bref plus intéressant que d’autres films du cinéaste (Fellini-Satyricon, Fellini-Casanova, Fellini-Roma…) car la décadence du style répond ici à la décadence de la société représentée. Force est de constater que l’artifice outrancier de la mise en scène crée finalement une véritable mélancolie.

Paris-New York (Georges Lacombe et Yves Mirande, 1940)

Au cours d’une traversée de l’Atlantique, différentes intrigues se nouent entre les passagers du paquebot.

Bons mots, vedettes, intrigues multiples et esprit cynique montrent que l’on a bien affaire à un film d’Yves Mirande. D’où vient alors le vague ennui ressenti, l’impression que ce Paris-New York est un film raté ? Pour tenter de comprendre, comparons-le à Derrière la façade qui est un chef d’oeuvre réalisé à partir d’une matière similaire. Derrière sa coquille brillante, Derrière la façade exprimait une vision de la société de son temps et les personnages avaient une réelle consistance, psychologique notamment. Paris-New York lui souffre d’une certaine vacuité, les intrigues sont nombreuses mais ne sont exploitées que de façon superficielle, les personnages ne sont guère intéressants.

Voyage sans retour (One way passage, Tay Garnett, 1932)


Un condamné à mort et une jeune femme atteinte d’une maladie incurable vont vivre une histoire d’amour sur le paquebot qui les ramène à San Francisco.

Un tel sujet permet aux auteurs de réussir un tour de force: exalter la jouissance de l’instant présent tout en faisant montre d’une émouvante foi en un au-delà. Loin d’être purement mélodramatique, One way passage appartient à cette fabuleuse époque où les genres n’étaient pas complètement différenciés. Les rapports entre le condamné, qui évidemment cherche à s’évader, et son gardien sont de l’ordre du film policier. Les personnages secondaires du voleur Skippy et de la fausse comtesse apportent une légèreté qui empêche le film de devenir trop solennel. Loin de n’être que juxtaposés, ces registres s’interpénètrent fréquemment. C’est le cas lorsque certains des seconds rôles comiques révèlent une gravité inattendue, les auteurs transcendant leurs archétypes pour laisser poindre l’humanité des personnages. One way passage est ainsi une merveille d’équilibre, brassant la farce et la mélancolie, la vitalité et le sentiment d’éternité avec une élégance suprême.

Cette conception harmonieuse des dualismes se retrouve également dans la façon dont est traitée l’histoire d’amour. Comme chez Borzage, l’amour est à la fois charnel et céleste. Pour que deux personnages aussi éloignés tombent amoureux aussi rapidement, il fallait que l’attirance physique soit claire. Ainsi, le changement d’expression de Kay Francis lorsque William Powell lui sert la main, plan qui à lui seul justifie toutes les péripéties suivantes, est une des plus belles représentations de la naissance du sentiment amoureux. Subtile mais évidente. D’un autre côté, la truculence de sa narration n’empêche pas One way passage d’être un des films les plus profondément romantiques jamais tournés. L’amour y est une valeur absolue. Il révèle la vérité des êtres au delà de leur apparence sociale. Ainsi de la noblesse acquise par le condamné durant la traversée, noblesse qui, sans l’absoudre de son crime, montre l’inanité de sa condamnation par la justice des hommes. Les deux interprètes principaux, Kay Francis et William Powell, sont parfaits. La réalisation est d’une fluidité qui s’accorde parfaitement à la remarquable concision du scénario (d’une richesse inouïe, le film dure moins de 70 minutes).

La fin à connotation fantastique range définitivement One way passage parmi cette précieuse lignée de films hollywoodiens qui irait de L’heure suprême (1927) à Elle et lui (1957). Soit des films qui, grâce au secret perdu d’un art classique, exprimaient de la manière la plus concrète et la plus directe qui soit une foi absolue dans le pouvoir d’un amour capable de dépasser les handicaps physiques, les contingences matérielles, les normes sociales et…la mort.