La reine Margot (Patrice Chéreau, 1994)

En 1572, le mariage entre Marguerite de Valois soeur du roi de France et Henri de Navarre, chef protestant, déclenche la Saint-Barthélémy.

La reine Margot est un film écartelé entre la volonté de Patrice Chéreau de faire savoir à son public qu’il est un artiste concerné par les grands maux de la société et son tempérament lyrique qui l’incline à ne s’intéresser qu’à des corps. C’est ainsi que l’oeuvre échoue à nous faire comprendre quoi que ce soit des guerres de religion: accumuler des images sanguinolentes ne saurait suffire à concrétiser un point de vue sur « l’intolérance » ni, à plus forte raison, sur le complexe contexte politique de l’époque. Si cette adaptation de Dumas est assez fidèle à l’Histoire et si les dialogues dispensent toutes les informations nécessaires au déroulement de l’intrigue, pour tout saisir, mieux vaut s’être rafraîchi la mémoire avant la projection avec un bon livre sur le sujet.

En effet, Chéreau ne se soucie guère de rendre intelligibles les tenants et aboutissants de la Saint-Barthélémy. La mise en scène, complètement focalisée sur les corps gesticulant et déclamant, n’inscrit jamais les personnages dans un cadre spatio-temporel. A la rigueur, pourquoi pas. Pourquoi ne pas s’intéresser exclusivement aux grands et à leurs désirs plus ou moins malsains? Le problème est que les longues séquences de massacre vont à l’encontre d’un tel parti-pris et que le tout apparaît comme un brouet hystérique d’où aucune ligne de force (et certainement pas celle annoncée par Chéreau dans ses interviews: la prise de conscience d’une princesse des horreurs qui l’entourent) n’émerge de façon sensible.

Seul l’effet de choc intéresse en fait le réalisateur, un effet de choc dispensé à grand renfort de trucs plus vulgaires les uns que les autres: complaisance doloriste, porno chic, musique dans la droite lignée de Era et interprétation dénuée de toute nuance; le pompon de la caricature revenant à Jean-Hugues Anglade.

Flammes (Adolfo Arrieta, 1978)

Une jeune fille rêve de s’enfuir de chez elle avec un pompier.

Il y a quelque chose d’agaçant chez les thuriféraires d’Adolfo Arrieta (comme chez ceux de Biette, ce sont d’ailleurs souvent les mêmes), c’est l’invocation systématique des réalisateurs dits de série B hollywoodienne pour expliquer leur engouement. Cette invocation est abusive. La trinité « Touneur/Dwan/Ulmer » est récitée comme un mantra au motif qu’eux aussi n’auraient pas eu beaucoup de sous pour faire leurs films. C’est très discutable (à part pour Ulmer) et c’est omettre que s’il y a un point commun entre ces cinéastes très différents dans leur style comme dans leur inspiration, c’est bien le classicisme de leur art.

Arrietta lui n’est pas du tout classique. Que les choses soient claires: Flammes n’a absolument rien à voir avec Wichita ou La reine de la prairie. Si l’on tient vraiment à rattacher le cinéma d’Arietta à des maîtres du passé alors mieux vaut citer Bunuel et Cocteau. Il y a des points communs même si qualitativement, Flammes est loin, très loin, du Charme discret de la bourgeoisie comme de L’aigle à deux têtes.

En effet, un argument dramatique abstrait jusqu’à l’absurdité, un rythme narratif atone, un récit anémique, une mise en scène excessivement statique, des comédiens à côté de la plaque et des dialogues littéraux font de Flammes une rêverie laborieuse et nombriliste plutôt qu’un fascinant poème onirique (fût-il parcouru de je ne sais quelle « vibration nocturne »).

Enfin, une statistique pour dégonfler un peu la hype autour de ce film morne et fumeux: dans la salle de cinéma, on était six. Deux personnes sont parties avant la fin, une a ricané un peu bêtement tout du long,  une autre s’est endormie (à 19 heures) et une autre s’est tellement ennuyée devant ce qui se passait à l’écran qu’elle a pris soin de noter les réactions des autres spectateurs afin de les reporter sur son blog.

L’arbre, le maire et la médiathèque (Eric Rohmer, 1992)

Le maire socialiste de Saint-Juire en Vendée entreprend la construction d’un complexe culturel grâce à une subvention accordée par le ministre de la culture. C’était sans compter l’opposition de l’instituteur attaché à son paysage…

L’arbre, le maire et la médiathèque est une charmante comédie dans laquelle Eric Rohmer porte un regard amusé sur les tendances politiques de son temps: l’écologie, l’avenir du socialisme, la pertinence du clivage gauche-droite, l’exode rural…sont autant de thèmes abordés avec la sagesse d’un artiste qui sait regarder les choses avec une juste distance.

Une scène résume bien l’esprit du film. Il s’agit d’un débat improvisé entre le maire et une fillette de 10 ans à propos du projet de médiathèque. C’est d’abord la drôlerie qui naît de cette situation incongrue. Rohmer s’amuse à faire ressortir la langue de bois du politicien grâce aux questions directes de l’enfant et c’est simplement irrésistible. Par la suite, faisant fi de tout réalisme, l’auteur met dans la bouche de la gamine des arguments qui contredisent la position du maire avec pertinence. Or comme le projet est lancé et que les discussions à son propos n’ont d’autre objet que de simuler la démocratie (« Exprimez votre désaccord, je sais que votre parole n’aura aucune incidence sur le déroulement des travaux »), on voit le maire intégrer le discours de sa jeune opposante à sa propre vision. Et c’est montré de telle façon que l’on ne peut distinguer si cette récupération procède de la roublardise du politicien ou de la sincérité de l’homme de conviction. C’est toute l’intelligence de Rohmer que de ne condamner aucun personnage. Leur complexité n’est jamais éludée. La finesse de son écriture lui permet de donner à chaque personnage des motivations légitimes tout en croquant subtilement leurs vanités.

Avant 1992, on n’aurait pas parié un kopeck sur une politique-fiction réalisée par l’auteur des contes moraux. Pourtant, son style qui mêle allègrement le réalisme quasi-documentaire (voir ici les interviews des villageois au milieu du film) à la fantaisie la plus pure convient parfaitement à ce genre de film. Et de fait, y a t-il eu depuis vingt ans film politique français plus pertinent que L’arbre, le maire et la médiathèque?