Tu seras un homme mon fils (The Eddie Duchin story, George Sidney, 1956)

L’histoire du pianiste Eddie Duchin, pleine de succès et de malheurs.

Si le mélodrame est le genre destiné à faire pleurer le spectateur en lui rendant sensible la tragique ironie du destin, The Eddie Duchin story en constitue la quintessence. Aucune connotation sociale ou psychologique ici; uniquement la confrontation, dans une logique purement sentimentale, de l’homme à des évènements dévastateurs sur lesquels il ne saurait avoir de prise. La somptuosité visuelle et sonore, la science du cadrage qui inscrit physiquement les enjeux dramatiques dans l’image, la souplesse presque ophulsienne des mouvements d’appareil, l’interprétation stupéfiante de Tyrone Power dont le réalisateur se fait fort de nous montrer qu’il n’a pas été doublé pour les plans où il joue du piano et le tact non pusillanime avec lequel les rebondissements lacrymaux sont présentés (la fin!) font partie des qualités qui permettent à George Sidney d’atteindre une vraie grandeur, typiquement hollywoodienne.

Vita coi figli (Dino Risi, 1990)

Son épouse décédée dans un accident, un riche quinquagénaire se rapproche de ses cinq enfants et tombe amoureux d’une jeune fille.

Une énième variation sur deux thèmes canoniques de la comédie italienne: rapprochement d’un père avec ses enfants après un drame et démon de midi. Cette fois, c’est particulièrement mal écrit et mis en scène avec un je-m’en-foutisme consternant. Malgré le sujet, ce n’est jamais drôle ni touchant. La faute à la télé Berlusconi pour qui « l’oeuvre » a été entreprise? On note bien sûr quelques plans tout à fait gratuits de la jeune Monica Bellucci nue.

Cher papa (Dino Risi, 1979)

Un puissant industriel italien tente de renouer le dialogue avec son fils engagé dans le terrorisme gauchiste…

Pas si artificielle qu’il n’y paraît au premier abord, cette fable malaisante s’avère un des meilleurs films de Dino Risi car un des plus fins et un des plus profondément amers. L’expression de la noirceur ne passe plus par les vibrionnantes caricatures typiques du soi-disant âge d’or de la comédie italienne mais se retrouve tapie dans une larme venant ébranler l’absolue froideur d’un parricide. Par contrepoint, la chaleureuse interprétation de Vittorio Gassman rend d’autant plus patent le fossé irrémédiable entre les pères et les fils. Troublant.

P’tit con (Gérard Lauzier, 1984)

Agé de 18 ans, un fils de bourgeois pétri d’idées gauchistes quitte le domicile de ses parents…

Peut-être le meilleur film de Gérard Lauzier. D’abord, le satiriste est en verve et le spectateur se marre bien. Ensuite, son éternel cynisme n’empêche pas une certaine tendresse pour les personnages d’affleurer ici et là. Enfin, pour une fois, le récit va jusqu’au bout de sa logique et les contradictions soulevées ne sont pas artificiellement escamotées à la fin. Bref, la justesse et la fantaisie l’emportent sur le prêt-à-penser réac.

Peter et Tillie (Martin Ritt, 1972)

Une femme un peu collet monté se souvient de sa rencontre avec son mari, un publicitaire cynique, puis de la maladie de leur enfant…

Plus qu’un ressort lacrymal, la maladie de l’enfant est une péripétie intégrée à l’histoire du couple et permettant de confronter deux formes d’amour parental: le père privilégie le « hic et nunc » tandis que la mère se lamente face aux étoiles. Cette confrontation quasi-métaphysique est restituée avec une belle simplicité par les auteurs qui se gardent bien de juger l’un ou l’autre des personnages. A l’exception de la grotesque bagarre avec la meilleure amie, Martin Ritt filme les souvenirs de Tillie, qu’ils soient drôles ou dramatiques, avec pudeur et justesse et évite allègrement les pièges d’un sujet des plus casse-gueules grâce à sa précision directe (voir les répercussions du drame sur la vie sexuelle des parents). A commencer par Walter Matthau dans un rôle à contre-emploi, les acteurs excellent. La musique de John Williams est jolie. Bref, Pete’n’Tillie est un beau film.

Péchés de jeunesse (Maurice Tourneur, 1941)

Au soir de sa vie, un jouisseur cynique entreprend de renouer avec ses enfants naturels.

Quoique produit par la Continental, Péchés de jeunesse a toutes les caractéristiques du pire cinéma vichyssois: il dégouline de mièvrerie et de moraline tout en étant terriblement fade. Que ce soit les motivations du personnage principal ou la structure de film à sketches qui permet à Albert Valentin (le roi des fausses bonnes idées de scénario) d’aligner platement divers clichés, tout, dans le récit de cette prise de conscience paternelle, est cousu de fil blanc. Toutefois, Harry Baur, plus sobre qu’à l’accoutumée, s’en tire pas trop mal.

Un père de 21 ans (Noboru Nakamura, 1964)

Un jeune homme de bonne famille fugue pour épouser une aveugle…

Joli mélodrame familial où l’élégance du style permet d’intégrer les rebondissements les plus lacrymaux. Les personnages ont beau déclamer de grands discours pour trouver un certain ordre dans leur vie, ils se prennent les aléas de celle-ci en pleine figure.

Le pélican (Gérard Blain,1974)

Après un séjour en prison, un homme est empêché de voir son fils par sa mère et son nouveau mari, richissime.

Le pélican est un beau mélodrame viril. Derrière une carapace bressionnienne, la sensibilité de l’auteur y brûle. Combien de cinéastes se sont filmés entrain de pleurer en gros plan sans que leur dignité n’en souffre? Je vois Clint Eastwood vingt ans plus tard et c’est tout. Ceci dit, le scénario aurait pu être mieux travaillé. En effet, les scènes où le héros espionne la nouvelle famille de son fils redondent entre elles, surlignent le propos et altèrent le rythme du récit.

Il Giovedi (Dino Risi, 1964)

Un homme passe une journée avec son fils qu’il n’a pas vu depuis cinq ans.

Une merveille de sensibilité. Quelles sont les qualités permettant d’affirmer que, sur le thème assez classique du père tentant de regagner l’estime de son enfant, Dino Risi a réalisé le film le plus beau et le plus émouvant ?

  1. L’idée d’avoir insufflé un cruel parfum de lutte des classes à la chronique familiale. Ainsi les mensonges comico-pathétique du père pour faire croire qu’il est socialement plus élevé que la mère de son fils relèvent-ils du meilleur de la comédie italienne.

  2. Plus généralement, la façon de faire résonner l’intrigue intimiste dans l’ensemble de la société italienne. En rendant le spectateur complice quoique, suprême génie de leur part, non complaisant via-à-vis de ce père aimant et immature, les auteurs égratignent discrètement mais sûrement le matriarcat régnant tout en s’attendrissant sur les illusions de liberté du mâle (sublime dernier plan). Tout comme Le fanfaron, Il giovedi me fait dire que Risi a filmé l’Italie et l’Italien mieux que personne.

  3. La mise en scène au sens strict du terme. Contrairement à ce que les auteurs eux-mêmes aimaient à clamer, il y a bien, comme pour tous les genres, une hiérarchie qualitative des films de la comédie italienne suivant leurs réalisateurs. Dans Il Giovedi, la finesse de la direction d’acteurs*, l’absence de caricature, le découpage en plans longs, larges et mobiles ainsi que l’attention de la caméra à l’environnement des personnages donnent une sensation de libre évidence à l’action qui est à l’opposé de la vulgarité sursignifiante d’un Germi. La relation du père avec son fils est représentée avec une économie de gestes qui redouble l’intensité émotionnelle de ceux-ci. Comment ne pas fondre devant l’adieu de l’enfant? Et pourtant, il ne se passe quasiment rien. Tout est dans ce « quasiment ».

  4. La bande originale, bel échantillon de variété italienne des années 60 en parfaite adéquation avec les images.

*Walter Chiari n’a pas fait carrière au cinéma mais c’est regrettable tant son interprétation est d’une grande justesse et le gamin, Roberto Ciccolini, est aussi épatant que les gamins chez Comencini, tout en sobriété.

La gifle (Claude Pinoteau, 1974)

Une étudiante de 19 ans se fâche avec son père divorcé…

A travers le portrait de cette famille petite-bourgeoise décomposée plus que recomposée, Jean-Loup Dabadie et Claude Pinoteau auscultent l’évolution des moeurs post-68 avec tendresse, précision et sans a priori idéologique. Le caractère tragique car insoluble des relations familiales qui se cache derrière la « libération sexuelle » n’est pas escamoté par la plaisante légèreté du ton. Riant, pleurant, s’énervant, Isabelle Adjani démontre son talent précoce mais c’est Lino Ventura qui emporte le morceau avec l’universelle justesse de son incarnation du père dépassé par sa progéniture féminine. Je l’ai rarement vu aussi émouvant. Francis Perrin apporte une touche comique très efficace. Bref, La gifle est une très jolie comédie, où l’acuité de la vision sociologique va de pair avec l’appréhension pleine et entière des personnages en tant qu’individus.

Rouge-gorge (Pierre Zucca, 1985)

 

Une jeune Parisienne dont le père vit d’activités mystérieuses rencontre un jeune loubard…

Le mélange des tons, entre mystère du polar, comique de Fabrice Luchini et tendresse de la relation entre Léotard et sa fille, est à la fois original et convaincant. La douceur de la mise en scène unifie harmonieusement ces différentes tendances et rend le film particulièrement attachant en dépit d’une fin délibérément -et bêtement- incompréhensible.

Tu es mon fils (La finestra sul Luna Park, Luigi Comencini, 1957)

Son épouse venant de mourir accidentellement, un travailleur émigré revient au foyer et tente de renouer avec son jeune fils…

Un très beau drame sur le manque d’amour et de compréhension dont plusieurs traits précis annoncent le chef d’oeuvre que sera L’incompris. Sa résolution en forme de flashback est un peu facile mais l’intelligence de son inscription dans la réalité ouvrière de son temps, la sensibilité des acteurs -Pierre Trabaud en premier lieu- , l’empathie de l’auteur pour chacun de ses personnages et le sens du lyrisme quotidien du metteur en scène font de Toi, mon fils un film merveilleux de justesse et d’émotion.

Un étrange voyage (Alain Cavalier, 1981)

A la gare de l’Est, un homme attend sa mère qui a pris le train à Troyes. Elle n’est pas là. Pour la retrouver, il va parcourir à pied 300 kilomètres de voies ferrées. Sa fille, étudiante boulimique et gauchiste, décide de l’accompagner.

En partant d’un extraordinaire fait divers, Alain Cavalier et sa fille Camille ont écrit une sorte de road-movie pédestre dans lequel ils ont, plus ou moins consciemment, projeté leur relation. Comme à son habitude depuis Le plein de super, le cinéaste a travaillé en équipe réduite en décors naturels. Ici, il a tourné le long des voies ferrées et dans des petits villages du pays d’Armance. En a résulté un film simple, pur, direct et d’une justesse imparable. Jean Rochefort, qui venait de perdre sa maman, tient ici ce qui est peut-être son plus beau rôle au cinéma. Il est bouleversant.

Edward, my son (George Cukor, 1949)

Après l’avoir sauvé du handicap en grugeant une assurance, un homme d’affaire devient véreux et passe tous les caprices de son fils.

La platitude de la mise en scène de Cukor fait ressortir la redondance des artifices de théâtreux constituant l’essentiel du récit. Heureusement qu’il y a Spencer Tracy pour introduire un peu de vie dans ce programme.

Mona et moi (Patrick Grandperret, 1989)

Le jeune manager d’un groupe amateur a l’occasion d’organiser un concert de Johnny Valentine, légende du rock. Seulement l'(-ex) star est intéressée par la copine de notre héros, caissière de son état…

Mona et moi, c’est le rock&roll dans sa vérité la plus nue. C’est le héros déchu qui continue de fasciner une poignée de prolos (Johnny Thunders dans un rôle qui n’a rien d’un rôle de composition). C’est la came et les embrouilles minables qui vont avec. C’est l’incompréhension d’un père envers son fils (Jean-François Stévenin dont le personnage aurait gagné à être plus développé). C’est la difficulté économique et matérielle d’organiser un concert. C’est la faiblesse du fan qui passe à coté des vrais trucs (ici: sa copine) à cause de ses illusions surannées.

Les chaînes du sang (Bloodbrothers, Robert Mulligan, 1978)

Un jeune homme issu d’une famille italo-américaine hésite entre une carrière toute tracée par son père dans le bâtiment et son envie de s’occuper d’enfants.

Bloodbroothers est un joli film racontant la lutte d’un individu contre l’emprise de son milieu. Cette emprise est aussi bien extérieure qu’intérieure. Il faut qu’il trouve sa propre voie et assume un choix.

Le film est très écrit, trop parfois (je songe au drame du personnage de Tony Lo Bianco) mais ne manque pas de vie. Le focus se fait sur la confrontation entre le fils et son père mais le récit est polyphonique et chaque personnage secondaire existe amplement. Entre bars, boîtes de nuit et chantiers de construction, l’évocation du Little Italy des années 70 ne manque pas de pittoresque. La bande originale d’Elmer Bernstein, funky à la limite de la parodie, est pour beaucoup dans la réussite de cette atmosphère urbaine.

Par ailleurs, Mulligan conduit son récit en se ménageant des digressions qui donnent de l’épaisseur aux personnages. Par exemple, à la fin d’une scène familiale importante où l’avenir du cadet est discuté, le père se réconcilie avec son épouse en lui chantant Maria. Grain de folie, étincelle de vie qui insuffle une vérité émotionnelle à la mécanique narrative.

Bloodbroothers est d’autant plus réussi que les acteurs sont tous excellents. Que ce soit Tony Lo Bianco et Paul Sorvino dans le rôle des vieux briscards italiens ou Richard Gere qui joue le jeune héros, tous sont finement dirigés. Richard Gere est un acteur inégal mais il est vraiment à son aise dans ce rôle éminemment springsteenien qui pourrait bien être le meilleur de sa carrière. Son mélange de charme et de fadeur sert idéalement son personnage timide.

L’affrontement (Harry and son, Paul Newman, 1982)

Note dédiée à Bruno

Un ouvrier du bâtiment vieillissant qui ne s’est pas remis du décès de sa femme cohabite tant bien que mal avec un fils qui veut devenir écrivain.

Comme dans Rachel, Rachel et De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, les personnages  sont regardés avec un respect, une justesse et une absence d’ornement qui donnent une bouleversante impression de captation de vérité humaine. Peut-être que le secret de Newman réalisateur, c’est qu’aussi simple que puisse paraître son film, il ne semble jamais subordonné à un quelconque effet, à un quelconque programme, à un quelconque discours, voire même à un quelconque récit. Ce qui a pour effet de décourager l’exégèse voire de leurrer le spectateur inattentif qui aurait vite fait d’assimiler ça au néant cinématographique. Or si Paul Newman est un des plus grands cinéastes américains de la deuxième moitié du XXème siècle, c’est qu’en se focalisant presque exclusivement sur les hommes et les femmes qu’il filme, il arrive à des miracles de mise en scène.

Prenez par exemple le moment où Harry reçoit sa fille et son gendre. Je ne vais pas le raconter en entier parce que d’une part cela vous gâcherait le plaisir d’une éventuelle découverte et d’autre part présenter les multiples enjeux de la séquence serait long et fastidieux. Sachez simplement qu’il y a ici une idée de génie qu’on appellera l’idée du carton. Pourquoi l’idée du carton est-elle une idée de génie ? Eh bien parce qu’elle fait passer en un clin d’oeil le spectateur du rire aux larmes, de la complicité à la pitié envers Harry, bref qu’elle condense et restitue avec une émouvante évidence la complexité du personnage. Des moments comme ça, le film en est truffé. Des moments qui me font dire que L’affrontement est un des plus beaux films jamais tournés sur l’amour filial.

Il faut dire que Newman réalisateur est ici aidé par Newman acteur et que Newman acteur n’a peut-être jamais été aussi bon. Sans la moindre affectation, il exprime toute la fragilité de son personnage secrètement miné par l’aigreur et la mélancolie. Aidé par son fils, il regagne pourtant à la fin du film une dignité qui nous rappelle que Paul Newman, même quand il est complètement débarassé des oripeaux de son mythe, c’est décidément la classe à l’état pur. Enfin, son épouse Joanne Woodward n’a ici qu’un rôle secondaire mais leurs scènes ensemble dégagent une émotion, provoquent une extraordinaire empathie qui suffisent à rendre L’affrontement infiniment précieux.

Le salaire de la violence (Gunman’s walk, Phil Karlson, 1958)

Un rancher qui s’est installé grâce à sa maîtrise des colts, est confronté à un de ses fils qui entend suivre la même voie que son père. Entretemps, la civilisation s’est établie et les temps ont changé…

Un beau western tragique comme il en est sorti plusieurs dans les années 50. S’agissant d’un produit Columbia dans lequel on retrouve notamment Van Heflin, une comparaison avec les films de Delmer Daves permet de cerner rapidement ce Salaire de la violence. Représentez vous un western de Delmer Daves, avec son scénario riche de sens (ici: établissement du law and order, relations paternelles…), ses personnages émouvants soumis à de graves dilemmes mais remplacez le lyrisme et la sensualité caractéristiques des chefs d’oeuvre de Daves par une mise en scène purement fonctionnelle. Remplacez aussi la foi sublime de l’auteur de Trois heures dix pour Yuma par un cru désenchantement. Le salaire de la violence n’est pas un chef d’oeuvre mais il y a de quoi passer un excellent moment pour peu qu’on soit un tant soit peu amateur du genre.