Première victoire (In harm’s way, Otto Preminger, 1965)

Les premiers mois de la guerre du Pacifique vus à travers l’itinéraire professionnel et sentimental d’un capitaine de croiseur…

Après Exodus, Tempête à Washington et Le cardinal, Otto Preminger poursuit sa série des films « à grand sujet ». Plus que jamais, le récit est ample, la dramaturgie est subtile et le découpage est fluide. De plus, le Cinémascope Noir&Blanc allié à l’excellente musique de Jerry Golsmith fait office de somptueux écrin. Quelques conventions -tel le sacrifice de Kirk Douglas- demeurent mais dans l’ensemble, les attentes du spectateur sont habilement déjouées grâce à l’élégante lucidité du traitement (et jamais par volontarisme anti-conformiste). J’ai été particulièrement touché par la justesse -assez inédite- de la relation amoureuse entre les deux personnes mûres magnifiquement interprétées par John Wayne et Patricia Neal.

Cela dure déjà près de trois heures mais cela pourrait durer le double tant la maîtrise du cinéaste est absolue. Toutefois, à l’issue de la projection, le sentiment de fascination est altéré par une question: « à quoi bon? ». C’est que contrairement aux précédents opus de Preminger, aucune unité profonde n’est opérée entre les différentes ramifications de la narration. Exodus racontait la naissance d’une nation, Tempête à Washington démontait les rouages de l’exercice démocratique, Le cardinal montrait ce qu’il en coûte à un homme pour monter dans la hiérarchie de l’Eglise. Première victoire mélange (intelligemment) situations mélodramatiques et enjeux militaires; les forces de dispersion inhérentes à une telle machine hollywoodienne l’emportent sur la synthèse que doit apporter le point de vue d’un auteur. Si l’attention du metteur en scène à chaque geste et à chaque lieu empêche encore de parler d’académisme, on a quand même un peu l’impression que son coeur a déserté son oeuvre et que, après l’apogée artistique que fut pour lui le début des années 60, son génie commence à tourner à vide.

Trafic en haute mer (The breaking point, Michael Curtiz, 1950)

Le capitaine d’un bateau de pêche en difficulté financière accepte des missions douteuses…

Deuxième adaptation de To have and have not, The breaking point n’a rien à voir avec le classique de Howard Hawks qui jouait beaucoup sur la mythologie et les rapports de séduction entre Lauren Bacall et Humphrey Bogart. Ce film est bien plus sec, bien plus concret, bien plus désespéré, bref bien plus proche du style d’Hemingway.  Michael Curtiz revient en quelque sorte au réalisme social Warner des années 30 sauf qu’en 1950, il bénéficie de la perfection technique d’un studio à son apogée. Les dialogues sont percutants, la photographie est superbe tandis que, fait rarissime dans le cinéma hollywoodien d’alors, la musique est quasiment absente. Il faut dire que le parfait découpage classique fait tenir le film debout tout seul.

The breaking point suit Harry Morgan, un marin qui fait vivre sa famille en essayant, confronté à des tentations d’ordres divers et variés, de ne pas perdre sa dignité d’homme. John Garfield qui lorsqu’on lui a présenté le projet s’est intimement reconnu dans le personnage d’Harry Morgan livre ici ce qui est peut-être la meilleure prestation de sa carrière.

Dénué du lyrisme habituel du cinéaste, le film est mis en scène avec réalisme, simplicité et délicatesse. Par exemple, à un moment du film, le pote du héros se fait tuer par les méchants. Pure convention. Seulement à la fin de la sordide aventure, il y a des plans sur le fils attristé de cet homme. Discrets, intégrés à une large séquence de retour du bateau au port, ces plans bouleversants montrent que le personnage n’a pas été oublié et lui confèrent une dignité qui transcende largement l’archétype de faire-valoir qui était le sien au départ.

Le seul point faible du film par rapport à la version de Hawks, c’est l’attribution du rôle initialement tenu par Lauren Bacall à Patricia Neal. Actrice honorable, cette dernière n’a cependant pas le sex-appeal de sa prédécessrice et est donc peu crédible en allumeuse.

Joyau méconnu du cinéma américain qui met à l’amende tout ce qu’a pu commettre John Huston dans le genre, The breaking point est un des meilleurs films du prolifique et excellent Michael Curtiz.

Le roi du tabac (Bright leaf, Michael Curtiz, 1950)

A la fin du XIXème siècle, un homme revient dans sa ville natale pour toucher un héritage. Il est bien décidé à régler de vieux comptes avec le magnat  qui domine la province.

Inspiré de la rivalité de deux géants de l’industrie du tabac du XIXème siècle, Le roi du tabac est un beau film romanesque brillamment raconté par Michael Curtiz. Le récit est riche, complexe mais focalisé sur un très beau héros qui se durcit à mesure qu’il monte l’échelle sociale par amour. Héros idéalement incarné par le sec Gary Cooper. La mise en scène est tout entière au service de ce récit.  Cela ne signifie pas que Curtiz se contente d’illustrer le scénario, à la façon par exemple de David Lean adaptant Dickens, mais que l’impulsion, le mouvement perpétuel qui caractérise son style est complètement orienté dans le sens de la narration. Aidé par d’excellents seconds rôles ( Lauren Bacall, Patricia Neal, Donald Crisp) et par un grand chef opérateur (beau N&B de Karl Freund), il fait exister le patelin sudiste où se déroule l’action, il insuffle de la vitalité aux personnages, il va à l’essentiel des choses et des situations. Bref, il excelle dans son travail de metteur en scène.

Un homme dans la foule (Elia Kazan, 1957)

L’ascension sans limite d’un homme de la rue devenu speaker à la télévision. Avec ce sujet, on se doute d’où Kazan veut en venir. Et effectivement, on n’est pas surpris. Jamais. Un homme dans la foule est une fable schématique qui critique la société américaine. Pendant deux heures. Successivement jouet des puissances de l’argent et de la politique, le héros n’a aucune individualité. Le déterminisme scénaristique répond au déterminisme social, vision du monde un peu limitée intellectuellement et esthétiquement mais à laquelle Kazan le marxiste devait être sensible. L’histrionisme d’Andy Griffith et la perpétuelle outrance de la mise en scène, loin de compenser la pesanteur de la dramaturgie alourdissent le film. Le cinéphile à la recherche d’un bon film sur un quidam moyen propulsé tribun se tournera vers L’homme de la rue, chef d’oeuvre de Capra qui n’a rien perdu de son acuité et de sa beauté. L’amateur à la recherche du film définitif sur le cynisme des gens de la télévision se tournera vers l’excellent Network de Sidney Lumet.