Les amants du pont Saint-Jean (Henri Decoin, 1947)

Dans un village ardéchois faisant face à la Drôme, un vieux couple de marginaux doit se marier pour que le fils puisse épouser sa fiancée, jeune bourgeoise de l’autre rive.

Le pessimisme existentiel propre à la qualité française (scénario cosigné Aurenche) est finement dilué dans un récit qui déjoue les attentes du spectateur au profit d’une dialectique perpétuellement relancée entre exaltation amoureuse et morne déception due à la réalité. Riche de nuances donc de vérité, ce pessimisme s’avère infiniment plus profond et bouleversant que la noirceur uniforme où s’agitent les pantins de tant de films réalisés à la même époque.

La mise en relation des deux couples dans un complexe réseau narratif permet un regard d’une profonde acuité sur « l’amour ». Des détails réalistes, tel les cris dans la chambre à côté de celle des tourtereaux, la pertinence narrative aussi bien que thématique de la juxtaposition de séquences au ton opposé et un certain sens de l’insolite, tel ce Michel Simon brinquebalé par des gendarmes dans une charrette où il écoute un phonographe jouant une chanson réaliste, nourrissent ce regard.

Mais ce qui permet au film d’emporter le morceau, c’est bien sûr le couple Michel Simon/Gaby Morlay. Simon joue sur du velours un type de rôle qu’il a maintes fois éprouvé tandis que les manières de Gaby Morlay se trouvent profondément justifiées par son personnage, personnage qui joue à être une Parisienne sophistiquée. Les deux sont très émouvants.

Tout au plus manque t-il un peu de lyrisme dans la réalisation solide mais sage de Henri Decoin pour achever le chef d’oeuvre. En l’état, Les amants du pont Saint-Jean n’en demeure pas moins un film remarquable et magnifique.

 

 

Je suis un sentimental (John Berry, 1955)

Un reporter enquête sur le meurtre de la maîtresse du fils de son patron.

Le récit est particulièrement mal fichu, qui relance artificiellement la dramaturgie en adjoignant une intrigue sans rapport avec le crime principal une fois que celui-ci est quasiment résolu. Le sympathique Eddie Constantine peine à incarner la détresse de son personnage qui noie sa veulerie dans l’alcoolisme (pour une fois, c’est sous l’angle dramatique qu’on tente de présenter le goût du héros pour le whisky). C’est dommage car la réalisation de John Berry, avec ses nombreux et vifs mouvements d’appareil, surclasse aisément celle de ses collègues français Jean Sacha et Patrice Dally.

Le sang à la tête (Gilles Grangier, 1956)

A La Rochelle, le directeur d’une grande entreprise de pêche voit son épouse quitter soudainement le foyer…

L’intrigue est fortement enrichie par l’arrière-plan, très présent: enchères à la criée, conversations au bistrot, silence pesant d’une grande maison bourgeoise…Gilles Grangier sait indéniablement situer ses protagonistes dans leur environnement. L’exposition est carrément brillante dans la rapidité avec laquelle elle familiarise le spectateur avec une multitude variée de personnages, de lieux, d’enjeux dramatiques. Cela donne à la narration une ampleur balzacienne. Toute une ville -sa bourgeoisie, ses prolos, ses maisons de banlieue, son port, ses secrets-  est évoquée.

Cependant, la tentation du personnage de Gabin de retourner à la violence -son fameux « sang à la tête »- n’est jamais rendue sensible à cause d’un récit velléitaire et d’un style simplificateur se reposant essentiellement sur les dialogues pour exprimer cette évolution. Par exemple, la violente complexité d’une séquence comme celle où il force une poissonnière à trahir son fils est escamotée par les artificieuses répliques d’Audiard qui ravalent une lutte des classes à une affaire d’antagonisme personnel: la conduite odieuse du grand patron joué par la grande vedette est censée être rachetée aux yeux du spectateur par le fait que les auteurs exacerbent l’ignominie de la femme qui lui cède. Point de vue assez mesquin qui revient à blâmer un résistant craquant sous la torture avant de blâmer le type de la Gestapo. Enfin, il est dommage que le dénouement ratatine ce foisonnement romanesque à coups de péripéties artificielles qui résolvent tout par une psychologie hypra-conventionnelle.

Le sang à la tête n’en reste pas moins un bon film, mené avec suffisamment d’habileté pour captiver son spectateur. Mais sa fin décevante l’empêche d’être grand.

Sous le ciel de Paris coule la Seine (Julien Duvivier, 1951)

Une journée à Paris vue à travers des personnages divers et variés dont les destins vont s’entremêler.

Sous le ciel de Paris est en quelque sorte l’ancêtre des films choraux de Robert Altman. On y retrouve le même genre de pessimisme qui apparaît gratuit parce que surplombant. Celui de Duvivier concerne surtout le devenir des relations amoureuses. Le film est constitué de saynètes mettant en scène d’une façon conventionnelle des personnages conventionnels dans des situations non moins conventionnelles. Je songe aux moments dans lesquels la voix-off est utilisée pour exprimer d’une façon littérale les pensées d’un personnages. C’est lourd et représentatif d’un style globalement vulgaire. Heureusement, la virtuosité de la narration et la qualité des comédiens font que le film fonctionne plutôt bien malgré certains moments de creux.