The ghost writer (Roman Polanski, 2010)

Après la mystérieuse noyade du nègre chargé d’écrire les mémoires d’un ancien premier ministre britannique, un jeune écrivain est embauché pour le remplacer.

The ghost writer est un film le cul entre deux chaises. Son héros ouvertement calqué sur Tintin, une course-poursuite rocambolesque, l’humour insidieux et le sens de la pirouette de Polanski le tirent vers le film d’aventures léger mais il manque de péripéties pour pleinement satisfaire sur ce terrain. D’un autre côté, les enjeux politiques et psychologiques de l’intrigue sont désamorcés par la désinvolture du scénario et l’absence d’épaisseur des personnages. La souveraine élégance de la forme et les comédiens, tous parfaits, font quand même de The ghost writer une oeuvre plaisante.

Nomads (John McTiernan, 1986)

Pendant qu’elle le soigne, une jeune neurologue est frappée par un fou ensanglanté qui meurt aussitôt. Plus tard, la neurologue a des hallucinations correspondant à la vie de cet homme qui était un ethnologue réputé qui venait d’emménager dans une banlieue américaine et avait commencé à enquêter sur des nomades urbains nihilistes et meurtriers.

Une série B encore plus fumeuse que ce résumé ne l’indique. C’est dire. Et laid (musique atroce) et mou qui plus est.

Mamma mia! (Phyllida Lloyd, 2008)

Une jeune fille invite ses trois pères potentiels à son mariage sur une île de la Méditerranée.

Longtemps conchié par les soi-disant tenants du bon goût, Abba a, en trente ans de succès commercial jamais démenti et de travail patient d’amateurs éclairés, été hissé au rang qui lui est dû: à savoir plus grand groupe de pop post-Beatles. Un film comme Mamma mia! est donc doublement condamnable. D’abord, son extrême-vulgarité ravive évidemment les clichés sur la musique d’Abba, clichés ordinairement véhiculés par des gens s’arrêtant aux vêtements ridicules des divins Suédois et n’ayant jamais pris la peine d’écouter leurs merveilleuses chansons. Ces chansons sont d’ailleurs ici allègrement massacrées. Evidemment, Meryl Streep n’a pas la sublime voix soprano d’Agnetha Fältskog mais les orchestrateurs de la bande-son qui ont transformé en soupe les foisonnants arrangements des enregistrements originaux sont à blâmer en premier lieu.

Ensuite, Mamma mia! est un film nul et, semble t-il, réalisé par des gens conscients de cette nullité. Je ne peux pas imaginer que réalisatrice, acteurs et équipe technique lorsqu’ils tournent la scène où Meryl Streep finit par plonger habillée ne se rendent pas compte qu’ils mettent en boîte des conneries pures et simples. Et qu’on ne parle pas de « fun décomplexé » tant les chorégraphies sont médiocres et n’ont rien d’entraînant! Ce bazar n’est pas plus amusant qu’un jeu télévisé de Lagaf’. Une photo criarde et un montage à la hache sont censés suppléer l’absence de mise en scène digne de ce nom tout comme l’hystérie des acteurs est censée suppléer l’absence d’enjeux dramatiques.

Un des aspects les plus déplaisants de Mamma mia! est d’ailleurs cette complaisance dans la représentation de bonnes femmes vulgaires et hystériques, ce que Phyllida Lloyd s’imaginait sans doute être son public. Non, je ne suis pas un vilain phallocrate pensant qu’une actrice doive être aussi belle que Cyd Charrisse pour avoir le droit de jouer dans une comédie musicale. En revanche, un cinéaste a le droit et le devoir de ne pas salir les gens qu’il filme en appuyant leurs travers à des fins démagogiques. Je vous renvoie au formidable Pique-nique en pyjama où Stanley Donen fait danser des prolos et magnifie Reta Shaw et Eddie For Jr, qui n’ont pas vraiment des corps de top model, avec simplicité et grâce.

Produit d’un parfait cynisme, méprisant aussi bien ses personnages que son public, Mamma mia! est donc un film sinistre et haïssable.

Thomas Crown (John McTiernan, 1999)

Un milliardaire organise et réussit le vol d’un tableau de maître au Metropolitan Museum. Une chasseuse de primes particulièrement gironde est engagée par la compagnie d’assurance pour retrouver le voleur…

Ce remake du pseudo-classique avec Steve McQueen et Faye Dunaway est largement supérieur à l’original. D’abord, la mise en scène de McTiernan surclasse nettement celle de Norman Jewison. Ni split-screen fumeux ni symbolisme ridicule ici. Le style du film de 1999 est à l’image de son sujet: un jeu de séduction. Le cinéaste n’hésite pas à amplifier des détails aguicheurs (ha, l’introduction du personnage de Rene Russo via un travelling sur son bas, de l’escarpin au porte-jarretelle!). Il garde la juste distance de celui qui est conscient de la vulgarité de son matériau et qui en joue. C’est l’élégance selon John McTiernan, l’homme qui a réalisé d’authentiques chefs d’oeuvre d’intelligence en filmant Bruce Willis ou Arnold Schwarzenegger dézinguer des terroristes. Le désagrément lié aux quelques indéniables fautes de goûts (certains plans tape-à-l’oeil, certains thèmes musicaux tonitruants) est négligeable face au plaisir de se voir absorbé par l’exceptionnelle fluidité de la mise en scène et par une intrigue diaboliquement manipulatrice.

Pourtant, l’intérêt de l’oeuvre ne se limite pas à la virtuosité d’un metteur en scène très joueur. Si c’était le cas, Thomas Crown serait un film de petit malin, amusant mais vain. Or c’est un très grand film, un des plus beaux des années 90. Ce parce que les tours de passe-passe scénaristiques ne sont pas une mécanique détachée du reste mais qu’ils expriment une part de la vérité des personnages; en l’occurrence: leur suprême intelligence.
En filigrane de son histoire de tableau volé, McTiernan retrace les rapports de deux brillants quadragénaires, encore séduisants mais conscients qu’ils viennent peut-être de rencontrer leur dernière chance de ne pas finir leur vie seuls. Et c’est aussi discret qu’émouvant. A l’image de ce plan ne durant pas plus de dix secondes dans lequel Rene Russo dévale les escaliers en pleurs après avoir surpris son amant avec une jeune femme. C’est le film qui déraille, la vérité qui éclate sous le simulacre du jeu de séduction, l’émotion imprévue. Et c’est d’autant plus génial que, plus tard, le récit intégrera cette péripétie sentimentale à son programme ludique. La fusion est parfaite entre l’intrigue parfaitement huilée et les trajectoires émotionnelles des personnages sans que jamais les secondes ne paraissent asservies à la première.

Quelque part, Thomas Crown est un film d’amour dans la lignée de Elle et lui. Comme le couple de demi-mondains du chef d’oeuvre de Leo McCarey, les héros de McTiernan devront apprendre à baisser leur garde, à renoncer à certaines jouissances matérielles pour prouver leur foi dans l’autre. Evidemment, tout ce discours sur la maturité apparaît d’autant plus vrai que les acteurs sont excellents. Exprimant aussi bien l’assurance vulgaire de la croqueuse d’hommes que l’instabilité de celle qui sait l’automne de sa vie imminent, Rene Russo incarne à merveille ce qui reste à ce jour son plus beau rôle. Elle est resplendissante et c’est peu dire que l’affiche photoshopée ne rend pas justice à sa beauté.

Bref, Thomas Crown est un joyau qui me semble relever d’une conception oubliée du cinéma. Celle du cinéma d’auteur hollywoodien tel que défendu par les cinéphiles des années 50. C’est-à-dire un art d’usine dans lequel le réalisateur injecte des préoccupations personnelles tout en se conformant brillamment au cahier des charges du studio. Un cinéma modeste mais extrêmement plaisant et plus profondément singulier que celui des démiurges à effets de signature abonnés aux festivals.