Théodore et Cie (Pierre Colombier, 1933)

Le neveu d’un riche marchand de fromage s’associe à un ami comédien pour taper un maximum d’argent à son oncle.

Le « cinéaste » ne se donne guère de mal pour faire oublier les artifices théâtraux du vaudeville mais il faudrait être sot pour bouder son plaisir devant les bifurcations imprévues d’un récit joyeusement immoral, la fantaisie comique canalisée par un rythme enlevé, et, bien sûr la distribution remarquable menée par le trio Alcover/Préjean/Raimu; ce dernier s’en donnant à coeur joie avec ses numéros transformistes.

La rue sans joie (André Hugon, 1938)

Parce que la propriétaire des lieux voulait l’entremettre avec un riche malfrat, une jeune fille pauvre est mêlée à une affaire de meurtre dans un bordel.

Adapté par André Hugon, le roman de Hugo Bettauer rendu célèbre par le chef d’oeuvre muet de G.W Pabst tend nettement vers le mélodrame de l’espèce la plus simplette. Cependant, une technique ambitieuse pallie, tant bien que mal, aux faiblesses de l’écriture. Un art consommé du montage parallèle allié à la musique concourt à maintenir l’intérêt du spectateur. Si les décors sont indigents, certains plans semblent tournés à la grue, ce qui étonne dans un film français des années 30. Enfin, une distribution prestigieuse dirigée sans trop de caricature et un beau numéro de Fréhel achèvent de me rendre indulgent avec ce cher André Hugon. Encore une fois.

Marion Delorme (Henry Krauss, 1918)

En 1636, la courtisane Marion Delorme essaie de faire libérer deux prétendants qui se sont battus pour elle donc qui sont condamnés à mort en vertu de l’ordonnance de Richelieu contre les duels.

De ce matériau impossible à transformer en film muet potable qu’est un drame romantique de Victor Hugo, Henry Krauss parvient à sauver quelques meubles grâce à de réelles qualités de mise en scène cinématographique. A commencer par la théâtreuse quadragénaire Nelly Cormon dans le rôle éponyme, les acteurs à côté de la plaque empêchent clairement le récit d’être pris au sérieux mais, au milieu d’une majorité de plans qui semblent avoir été tournés dix ans auparavant pour le Film d’Art, plusieurs images confirment les qualités d’appréhension du décor, naturel ou non, révélées par Le chemineau. De plus, je ne sais si Marion Delorme a été tourné dans les châteaux de la Loire (l’action se déroule à Blois, Chambord…) mais si tel ne fut pas le cas, c’est avec soin que leurs pièces furent reconstituées pour les besoins du film. Bref, c’est pas si nul.

L’argent (Marcel L’Herbier, 1928)

Un banquier avide au bord de la faillite s’associe avec un jeune aviateur qui a découvert des terrains pétrolifères en Guyane.

Cette transposition contemporaine d’un roman d’Emile Zola est une fable un peu lourde quant au pouvoir corrupteur de l’argent mais on ne peut qu’être admiratif devant la puissance visionnaire d’un film qui met en scène les effets destructeurs des spéculations boursières un an avant le krach de 29. Parmi les cinéastes français, je ne vois guère que le Godard de La chinoise à s’être montré plus précisément prophétique. Ceci dit, il faut rappeler que Zola avait écrit L’argent inspiré par divers scandales financiers de son temps. L’histoire se répète comme on dit.

Le film est l’un des plus ambitieux de Marcel L’Herbier, réalisateur qui s’était fait remarqué au sein de l’Avant-garde française, et qui utilise ici nombre de techniques expérimentées dans ses films précédents. Gance mis à part, c’est peu dire que les cinéastes de l’Avant-garde française, recyclant d’un film à l’autre un bric-à-brac épate-bourgeois fait de surimpressions, d’art-déco et de montage rapide, n’ont pas produit grand-chose de passionnant. Faute de contenu dramatique et de vision du monde, les travaux de Germaine Dulac, Jean Epstein ou des Russes blancs exilés à Montreuil ne sont souvent que des œuvres prétentieuses et desséchées à la sophistication vaine parce qu’inexpressive. Heureusement, cette règle souffre quelques exceptions, réalisées surtout à la fin du muet lorsque les pionniers de l’Avant-garde sont sortis de leur vanité parnassienne et ont eu la lumineuse idée de raconter des histoires, fussent elles aussi simplissimes que celle de La chute de la maison Usher, le chef d’oeuvre d’Epstein.

Ainsi dans L’argent, la virtuosité de L’Herbier au service d’une trame romanesque a le mérite d’être particulièrement expressive. Les amples mouvements de caméra, la mise en scène précise et le montage qui joue savamment sur la durée des plans retranscrivent remarquablement l’exultation ou la fièvre collective. L’argent contient plusieurs superbes morceaux de bravoure: le départ de l’aviateur du Bourget, les scènes de panique à la bourse…D’une manière générale, le style sophistiqué du cinéaste est pertinent. Par exemple, la façon dont sont filmées les femmes -que ce soit le corps lascif de Brigitte Helm ou le visage innocent de la future doyenne du cinéma français Marie Glory- tranche avec le manque criant de vitalité de la nullité esthétisante qu’était L’inhumaine réalisé par le même quatre ans auparavant.

L’argent n’est cependant pas un chef d’oeuvre. L’Herbier n’est pas un narrateur de la trempe d’Abel Gance et son film, trop long, manque de concision aussi bien que de surprises romanesques. Il n’en reste pas moins que sa mise en scène inspirée et son indéniable sens de l’image sauvent largement le film.