Le journal tombe à 5 heures (Georges Lacombe, 1942)

Un journaliste expérimenté s’entiche d’une débutante.

Sous l’Occupation allemande, les industriels de toutes sortes s’ingéniaient à pallier le manque en produits américains dont l’importation était alors interdite. C’est ainsi que le Fanta a été inventé pour suppléer les ingrédients boycottés du Coca-cola. Dans le même ordre d’idées, Le journal tombe à 5 heures est un véritable ersatz de comédie américaine. En terme de filmage, un Georges Lacombe n’a d’ailleurs pas grand-chose à envier à un Tay Garnett ou un Gregory LaCava. Il y a dans la séquence d’introduction, où la caméra suit un chef des ventes pressé qui donne des instructions à divers employés répartis dans différentes pièces, une vivacité et une énergie à la hauteur des prestigieux modèles.

Malheureusement, la séduction de l’emballage a vite fait de s’estomper face à l’inanité du contenu. Censure vichyssoise oblige, toutes les rubriques habituelles d’un journal sont présentes sauf, bien sûr, la politique (ce manque est rapidement évoqué et mis sur le compte des cochons de payants qui préféreraient des sujets plus légers). Tout ce qui pourrait donner lieu à de véritables oppositions dramatiques est esquivé pareillement. Voir la pusillanimité du traitement des désirs amoureux ou du traitement des rapports entre les rédacteurs et leur patron, un patron dur mais bienveillant tel qu’en témoigne la façon dont il se débarrasse du méchant cafteur.

Ainsi, les silhouettes s’agitent sympathiquement (la distribution est gratinée) mais vainement car le caractère purement conventionnel de ce qui les meut est vite éclatant. Qui plus est, il n’y a pas de gag qui introduirait un peu de fantaisie dans un récit aussi fade. Ce récit est enfin assez mal construit, juxtaposant reportage sentimentalo-mondain et reportage sur une catastrophe naturelle sans grand souci d’unité dramatique. D’où finalement un film inintéressant plus que divertissant.

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Salonique, nid d’espions/Mademoiselle Docteur (G.W Pabst, 1937)

En 1918 en Grèce, pour sauver sa peau, un espion allemand commence à jouer double jeu.

Scénario débile + mise en scène nulle + distribution ahurissante (Jouvet en espion allemand déguisé en maraîcher grec!) = superproduction inepte.

Le roman d’un jeune homme pauvre (Abel Gance, 1935)

Un marquis ruiné se fait embaucher comme régisseur pour assurer une dot à sa fille…

Impossible de déceler la touche d’Abel Gance dans cette histoire à dormir debout platement mise en scène. De plus, Marie Bell compte parmi les interprètes féminines les moins jolies d’un réalisateur qui avait habituellement fort bon goût en la matière.

Le défroqué (Léo Joannon, 1954)

Dans un camp de prisonniers en Allemagne, l’ami d’un prêtre défroqué se voit naître une vocation au moment du décès de l’aumônier.

Cabotinage halluciné de Pierre Fresnay, dramatisation pas toujours judicieuse, épaisseur du trait…Le défroqué est un film excessif dans ses effets qu’il serait facile de condamner au nom du bon goût classique. Mais cet excès est aussi la marque de la liberté et de la sincérité jusqu’au-boutiste d’un auteur, Léo Joannon, dont le film atteint une certaine grandeur si ce n’est une grandeur certaine. Voir la fin grand-guignol qui pousse la logique dialectique jusqu’à un sublime paroxysme.

Au grand balcon (Henri Decoin, 1949)

Les héroïques débuts de l’Aéropostale à peine romancés par Joseph Kessel.

Le film est axé autour des rapports entre le directeur de la Ligne, extrêmement dur, et son pilote principal, bel as de l’aviation. Soit Fresnay-Daurat face à Marchal-Mermoz. Le film est sec et réaliste. Il n’y a pas de maquette faisant des acrobaties au-dessus des montagnes comme dans Seuls les anges ont des ailes. Les avions ne sont vus que depuis la piste. Les accidents ont principalement lieu hors-champ. Ce sont leurs répercussions sur le moral des pilotes de la Ligne qui intéressent les auteurs. L’obstination (mâtinée d’une sorte d’homosexualité refoulée envers son pilote principal) de Daurat frise la psychopathie et c’est ce qui fait qu’Au grand balcon n’est pas un bête panégyrique adressé aux héros de l’aviation mais un film relativement complexe.

Fresnay est l’idéal interprète de cet aventurier quasi-mystique. Sa voix à la fièvre aristocratique, de même que la magnifique musique de Kosma, insuffle un lyrisme bienvenu aux images. Bref, Au grand balcon est un bon film, digne et parfois beau, qui aurait pu être grand si Decoin avait atténué le schématisme conventionnel de certains traits pour privilégier le naturel des scènes. Les passages mettant en scène des non-aviateurs pâtissent particulièrement de ces ficelles grossières qui ternissent quelque peu l’austère beauté du film.

Fille du diable (Henri Decoin, 1946)

Un gangster en cavale profite d’un accident de voiture pour usurper l’identité d’un homme qui revenait dans son village natal après avoir fait fortune en Amérique. Il va passer pour le bienfaiteur de la communauté et rencontrer une jeune sauvageonne tuberculeuse et nihiliste…

Aux côtés de Battement de coeur et Entre onze heures et minuit, Fille du diable fait partie des excellents films réalisés par Henri Decoin. Le récit qui ne manque pas d’originalité varie les registres sans manquer d’homogénéité pour autant. Les auteurs fustigent l’hypocrisie provinciale sans manichéisme car leurs personnages ne sont pas unidimensionnels. Ce souci de la nuance permet de surprendre intelligemment le spectateur. Ainsi, il y a peu de films où l’on voit deux hommes se taper sur l’épaule et fumer des cigares juste après que l’un ait tenté d’assassiner l’autre. Fille du diable en fait partie et le rebondissement n’y a rien de gratuit car il reste psychologiquement juste.

La mise en scène est parfois trop littérale (le siège de l’immeuble qui ouvre le film manque de cette attention aux détails concrets qui fait le sel des bons polars américains) mais elle recèle quelques éclats. Outre la terrible fin, je pense aux séquences dans le repère de la sauvageonne nimbées d’une poésie champêtre qui fait flirter l’œuvre avec le fantastique. C’est d’ailleurs une des nombreuses qualités du film que ce très beau personnage, sorte d’héroïne de George Sand qui n’aurait pas rencontré l’amour et aurait donc viré terroriste. Andrée Clément, dont le destin fut aussi tragique que celui de son personnage, incarne ce personnage avec une noirceur glaciale que ne renieraient pas Lisa Gerrard, Siouxsie et autres muses à corbacks des 80’s. Ses longues nattes noires éclipsent presque la performance de Pierre Fresnay. Si le monstre sacré est peu crédible au début lorsqu’il s’agit de jouer un ennemi public numéro 1, il emporte finalement le morceau en rendant sensible la transformation de son personnage sans appuyer son revirement moral.

Bref, malgré quelques travers typiques de la qualité française (les dialogues truffés de « bons mots » sont également agaçants au début), Fille du diable est bien un joyau caché et insolite du polar à la française.

Le dernier des six (Georges Lacombe, 1941)

Six amis tentent de faire fortune en partant aux quatre coins du monde et jurent de tout se partager à leur retour. Au moment de leurs retrouvailles cinq ans plus tard, l’un d’eux est assassiné…

Ecrit par Henri-Georges Clouzot, Le dernier des six est un véritable prélude à L’assassin habite au 21. On retrouve Wens, le commissaire créé par Stanislas-André Steeman, et son insupportable petite amie Mila Malou. Ils sont déjà joués par Pierre Fresnay et Suzy Delair.
Comme L’assassin habite au 21, Le dernier des six est un pur film de scénario. Son intérêt repose sur son intrigue policière (qui est l’assassin?) et sur les dialogues mordants et gentiment misanthropes de Clouzot (la noirceur désespérée du Salaire de la peur est encore loin). Les personnages et leurs sentiments sont asservis à la mécanique de l’intrigue. Le pittoresque des seconds rôles (dont certains tel Jean Tissier reviendront dans L’assassin habite au 21) anime la mise en scène habile mais conventionnelle de Georges Lacombe.

Bref, très proche de L’assassin habite au 21, Le dernier des six est un film de Clouzot sans que l’auteur ne soit le réalisateur. Passer derrière la caméra allait lui permettre, au fur et à mesure de films de plus en plus personnels et avant de sombrer dans l’autocaricature, d’exprimer pleinement sa vision célinienne de l’humanité. J’en veux pour preuve ce magnifique chef d’oeuvre qu’est Quai des orfèvres.