La duchesse de Langeais (Jacques de Baroncelli, 1942)

Pendant la Restauration, la reine des salons parisiens séduit un général sans expérience du monde…

Pierre-Richard Willm et Edwige Feuillère ont beau être les interprètes idéaux des héros du roman, la mollesse décorative de la mise en scène et l’affadissement de l’adaptation giralducienne qui a notamment escamoté la scène du fer rouge et rectifié le dénouement dans un esprit vichyssois ravalent le sombre chef d’oeuvre passionnel de Balzac au rang de pâlichon mélo.

Le comte de Monte-Cristo (Robert Vernay, 1943)

Un homme que des rivaux ont fait emprisonner au château d’If revient 20 ans après se venger…

On retrouve dans Le comte de Monte-Cristo l’invraisemblance mais aussi le plaisir enfantin que peuvent procurer les récits de super-héros. Le 11 septembre 2001 pas encore survenu en février 1943 et un Lucien Rebatet n’ayant pas tout à fait les mêmes préoccupations qu’un Jean-Marc Lalanne, le film de Robert Vernay n’a pas bénéficié des pénétrantes analyses socio-historico-culturelles de la critique parisienne à sa sortie. Le style de mise en scène est à la frontière du classicisme et de l’académisme. C’est, disons, un classicisme peu inspiré, voire routinier, mais suffisamment solide pour que le film tienne à peu près la route en dépit des facilités du scénario qui sont franchement fâcheuses dans la seconde partie. Ainsi, il n’y a qu’à comparer la photographie de cette adaptation du roman de Dumas à celle de la version réalisée par le même Vernay dix ans plus tard pour mesurer la différence de qualité moyenne entre les productions françaises de 1943 et celles de 1954.

Werther (Max Ophuls, 1938)

L’adaptation du classique de Goethe, une suite de lettres qui relatent les états d’âme de leur auteur, n’était pas évidente à une époque, les années 30, où seul un génial franc-tireur comme Guitry osait la voix-off pour nous faire partager l’intimité mentale de son personnage (Le roman d’un tricheur). Pour adapter Les souffrances du jeune Werther, les scénaristes ont plié le roman à leurs conventions, ils ont retranché, inventé, changé l’essence même de l’oeuvre littéraire pour y substituer une narration plus factuelle et plus visuelle, plus conforme aux canons du cinéma français d’alors. La question devant une trahison aussi manifeste est la même que celle que se posait Truffaut en 58 dans La revue des lettres modernes: est-ce que cette autre chose que constitue le film par rapport au roman est mieux ? La réponse ici pourrait être « c’est autre chose et c’est déja pas mal ».
Indéniablement, le film n’est pas aussi profond que le livre lorsqu’il s’agit d’exprimer les sentiments d’absolu du jeune héros. Par exemple, alors que Goethe prend soin de rendre Albert, le mari de sa dulcinée, admirable aux yeux de Werther -ce qui rend son amour encore plus pur- la simplification de l’adaptation fait d’Albert un bourgeois stéréotypé, qu’il est alors aisé d’opposer au romantique.  Simplification et superficialité du lyrisme.
Maintenant, que gagne-t-on à cette adaptation ? Eh bien, d’abord, les idées cinématographiques des auteurs pour traduire le texte à l’écran sont parfois très belles. C’est le cas du changement de carillon, péripétie absente du roman qui est un beau symbole romantique. C’est le cas de la photographie en clairs-obscurs à tendance expressionniste. Ensuite, une narration moins centrée sur Werther tempère le romantisme de Goethe et donne une importance nouvelle à Charlotte. Et c’est là qu’on retrouve la patte d’Ophuls, c’est dans ce portrait de passionnée vertueuse qui a à voir avec toute une tradition romanesque française (les Mme de Rênal, Mme de Mortsauf, Mme d’Orgel…) mais pas avec Goethe. Le plus beau plan de Werther contient déja en germe le clou de l’oeuvre d’Ophuls, à savoir la séquence de la communion dans Le plaisir. Il s’agit d’une confession de Charlotte. Sur l’air de Plus près de toi mon Dieu (le même cantique que dans Le plaisir), la caméra filme les aveux d’une Charlotte amoureuse mais chaste avant de recadrer vers le crucifix qui la surplombe. Le visage éploré et le symbole divin dans le même plan. Simplicité de l’expression du tiraillement entre un désir évident et une morale qui apparaît comme étouffante en même temps que subtilité de ce propos grâce à la liturgie de la mise en scène qui s’accorde à l’esthétique religieuse.
Werther est donc un film intéressant à plus d’un titre, loin d’égaler la puissance d’expression du chef d’oeuvre de Goethe, mais contenant suffisamment de beautés qui lui sont propres, de beautés ophulsiennes notamment, pour que l’amateur prenne le temps d’y jeter un oeil attentif.

Yoshiwara (Max Ophuls, 1937)

Rocambolesque histoire d’amour entre un officier français et une geisha à l’époque de la guerre russo-japonaise…Si on pouvait légitimement croire que ce sujet, la déchéance d’une noble ruinée qui devient geisha avant de s’amouracher d’un espion, était idéal pour Max Ophuls, auteur de peintures de courtisanes parmi les plus belles de l’histoire du cinéma, force est de constater que cette intrigue de roman de gare ne l’a guère inspiré.
Le premier souci du spectateur, c’est la reconstitution du quartier de Yoshiwara dans les studios de Joinville-le-Pont. Certes, Von Sternberg a montré que l’on peut réaliser de saisissants tableaux de l’Orient à partir de mises en scènes délibérément artificielles mais Shanghaï Express ou Shanghaï Geisture jouaient sur le mythe, le fantasme incarné plutôt que sur le réalisme pittoresque. Or il y a dans Yoshiwara un côté « la débauche au Japon pour les nuls » qui handicape le film, surtout à son début. Voir André Gabriello, le père d’Henriette dans Une partie de campagne, affublé de la barbichette de circonstance, jouer le tenancier d’une maison de geishas n’aide clairement pas à la suspension d’incrédulité.
Outre cet exotisme de pacotille, le scénario est atrocement conventionnel, brassant toutes sortes de clichés sans jamais donner une quelconque substance à ses deux personnages principaux, la faute à une caractérisation simpliste et à des dialogues d’une consternante niaiserie. Jamais le désir de l’officier n’est évoqué, son amour étant pur comme un fantasme de petite fille. Quant à sa dulcinée, elle est geisha mais elle a eu le bon goût de tenter de se suicider avant la première étreinte avec un client. L’hypocrisie puritaine n’est pas l’apanage des Américains…Que l’on se rappelle de la justesse et de la lucidité qui caractérisent Sans lendemain, le mélo qu’Ophuls a tourné deux ans après celui-ci. A partir d’une histoire aussi lamentablement écrite, il était difficile pour Max Ophuls de réaliser un bon film (précisons pour ne pas nous complaire dans le culte du génie maudit victime d’incapables qu’Ophuls a participé à l’élaboration du scénario).
Et de fait, la mise en scène est assez commune, bénéficiant simplement d’une photographie soignée d’Eugène Shüfftan, d’une poignée de plans joliment composés, de quelques travellings échevelés (il y en a moins que d’habitude, ils sont ici pour filmer l’action) et de trucages à base de transparences tout juste bons à épater le bourgeois d’alors. Il faut dire qu’une fois n’est pas coutume, Ophuls n’est guère aidé par ses comédiens. Le jeu solennel de Pierre-Richard Willm ne contribue pas à insuffler la chair qui manque cruellement à son personnage. Quant à Michiko Tanaka, elle est simplement inexistante, ce qui pour une héroïne d’Ophuls est gravissime, vous en conviendrez.