A lion is in the streets (Raoul Walsh, 1953)

Dans le sud des Etats-Unis, un colporteur commence une carrière politique après s’est être opposé aux malversations d’un roi du coton.

Sorti la même année que The sun shines bright, A lion is in the streets est une sorte de pendant inversé du chef d’œuvre mélancolique -et finalement optimiste- de John Ford. C’est une percutante critique de l’exercice politique dans le sud des Etats-Unis. Les dangers inhérents à la démocratie sont brillamment mis en relief à travers l’itinéraire d’un brave gars qui se découvre une étonnante habileté à manier les foules. Le regard simple, franc et droit de l’auteur sur cet itinéraire donne d’autant plus d’évidence à son discours moral. Encore une fois, Raoul Walsh mêle différents registres avec une grande facilité. Entamant son film comme une chronique americano-conjugale façon Henry King, il l’achève violemment et tragiquement sans que jamais les ruptures de ton ne soient gênantes. Suivant constamment un personnage au delà du bien et du mal, toute la mise en scène procède d’un même élan de vitalité. Si James Cagney, qui coproduisit le film avec son frère, surjoue quelque peu le péquenaud au fort accent du Sud, il sait rendre sensible mieux que personne l’ivresse de puissance qui s’empare peu à peu de son personnage. Cody Jarrett n’est alors pas loin…La séquence du convoi funéraire improvisé dans le tribunal, aussi terrifiante que galvanisante, montre que A lion is in the streets est un grand film de Raoul Walsh. Et un grand film politique. Seul un Technicolor faisant au début ressortir l’artifice du studio -et diminuant alors la crédibilité de la fable- empêche cette brillante diatribe contre l’éternelle tentation démagogique de figurer parmi les chefs d’oeuvre majeurs de Raoul Walsh (c’est à dire aux côtés de L’enfer est à lui, La vallée de la peur ou La charge fantastique).

L’enjeu (State of the union, Frank Capra, 1948)

Une femme à la tête d’un puissant lobby du parti républicain décide d’imposer son amant, qui a tous les atours d’un parfait candidat, dans la course à l’investiture pour le poste suprême mais il va falloir se coltiner l’épouse de celui-ci.

Le candidat en question, coeur pur utilisé par les lions de la politique, rappelle évidemment d’autres héros de Capra tels John Doe, Mr Deeds ou encore Mr Smith. Néanmoins, L’enjeu n’est pas un scénario original mais est adapté d’une pièce de théâtre. A ce propos, Mr Smith au sénat était déjà l’adaptation d’un roman, ce qui montre la faculté d’appropriation de matériaux d’origine diverses et variées qui était celle d’un auteur de cinéma tel que Frank Capra. L’origine théâtrale de L’enjeu se fait pesamment sentir lors de scènes avec portes qui s’ouvrent à chaque extrémité du plan pour faire apparaître opportunément un personnage qui va faire avancer l’intrigue. Le film est aussi très bavard et les dialogues parfois trop brillants pour être vraisemblables.

La richesse et la complexité de l’histoire sont à la fois un atout et une faiblesse. C’est un atout car aucun caractère n’est abusivement simplifié (il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant), ce qui donne d’autant plus de force à l’amertume du tableau de la vie politique américaine que dresse le cinéaste. L’enjeu est riche d’enjeux dramatiques divers et variés. C’est aussi une faiblesse car l’intrigue est reine et le metteur en scène ne prend jamais vraiment le temps de faire vivre ses personnages, d’en privilégier certains par rapport à d’autres. Même une scène de ménage peut se clore par un discours édifiant, ce qui montre l’intempestivité des auteurs.

Heureusement, les acteurs donnent vie à cette critique politique qui n’a d’ailleurs rien perdu de son acuité (voir l’importance accordée à la télévision alors que le film ne date que de 1948!). Angela Lansbury (magnifique introduction qui la voit face à son père mourant!) et Adolphe Menjou sont très bons mais au final, c’est bel et bien l’alchimie du couple Tracy/Hepburn qui emporte la mise. Encore une fois.

La dernière fanfare (The last hurrah, John Ford, 1958)

En dépit de certains personnages secondaires trop grossièrement dessinés, La dernière fanfare est bien un chef d’oeuvre. Cette chronique de la dernière campagne électorale d’un vieux maire est sans doute le film le plus ouvertement politique de Ford mais peut-être aussi son plus désenchanté. C’est qu’ici, il n’y a pas vraiment de gentil face au méchant et si le film épouse le point de vue du vieux maire (génial Spencer Tracy), il montre clairement les combines limites mafieuses qui assurent sa popularité. Comme le résume le cardinal du film joué par le vénérable Donald Crisp, le choix est donné aux électeurs entre « un roublard sympathique et un franc imbécile ». Le film -à l’exception de sa dernière partie- est un des plus secs de son auteur, Ford expose les différents enjeux de la politique municipale avec une virtuosité didactique pas loin de celle d’un Sidney Lumet. Mais Ford ne serait pas Ford, ce ne serait pas le plus grand cinéaste du monde, s’il ne transcendait pas son canevas de base en le menant vers des hauteurs insoupçonnées au départ, mêlant réflexion intime et parabole collective dans un unique mouvement. Dans La dernière fanfare, c’est lors du quart d’heure final que le vieux maître fait de son film une sublime méditation sur la fin qui approche. Il faut voir avec quelle simplicité désarmante quoique savamment préparée, il suggère la mélancolie de son héros.
La dernière fanfare est bel et bien un des films les plus émouvants de John Ford et sa rareté est un des plus grands mystères de la distribution du catalogue Columbia.