L’Épave vivante (Submarine, Frank Capra et Irvin Willat, 1928)

Sans le savoir, deux amis plongeurs de la Marine américaine sont amoureux de la même fille.

Quelques plans documentaires dus au concours de la US Navy agrémentent ce récit des plus conventionnels. Accompagné par les mêmes acteurs, Jack Holt et Ralph Graves, Capra affinera ce schématique canevas et haussera le ton dans Flight et dans le sublime Dirigible.

La rue des rêves (David W. Griffith, 1921)

A Londres, deux frères -un chanteur et un auteur-compositeur- se déchirent pour une danseuse…

La piètre réputation de cette deuxième adaptation de Thomas Burke par Griffith (après Le lys brisé) est injustifiée. Si le début, avec ses plates allégories, fait craindre que le cinéaste se soit laissé aller à ses pires penchants, le manichéisme initial se trouve pulvérisé au cours d’un récit retors aux accents magnifiquement dostoïevskiens. Si Carol Dempster n’a certes pas la grâce de Lilian Gish, l’exubérance de son jeu est parfaitement adaptée à son rôle de danseuse. Le metteur en scène a enrichi son découpage, toujours hyper-fonctionnel, d’une délicate poésie de studio qui préfigure le Kammerspiel. En somme, la représentation d’une humanité mythifiée selon l’auteur de Intolérance n’a rien perdu de sa force vive. Grand, évidemment grand.

Flight (Frank Capra, 1929)

Chez les Marines, un pilote et son mécanicien, qu’il a formé, sont amoureux de la même femme.

Il y a une belle noblesse dans la description du triangle amoureux mais le rythme pâteux typique des débuts de parlant ainsi que la large place accordée aux séquences de guerre (par ailleurs impressionnantes) empêchent Flight d’atteindre la pureté de son sublime petit frère: Dirigible.

Le dirigeable (Frank Capra, 1931)

Un as de l’aviation part survoler le pôle Sud mais son épouse est lasse de trembler pour son mari vaniteux.

Dirigible est un de ces quelques chefs d’oeuvre méconnus réalisés par Frank Capra à l’orée des années 30 qui stupéfient par l’accomplissement de leur forme et la maturité de leur discours. Ce qui n’aurait pu être qu’un film d’aventures superficiel s’avère une réflexion d’une profondeur inouïe sur le courage et le devoir d’un homme. Le personnage légitimement inquiet de l’épouse introduit un contrechamp dialectique à l’épopée. Son rôle n’est pas décoratif mais modifie en profondeur le déroulement attendu de la fiction et le récit de la conquête du pôle se voit altéré par celui du naufrage d’un couple.

La mise en scène est d’une admirable sobriété, rien n’est appuyé et dans cette situation d’une inextricable complexité, aucun personnage n’est magnifié ni méprisé. Leurs nobles actions le sont d’autant plus que cette noblesse n’est pas soulignée mais simplement montrée voire suggérée. Ainsi, la partie consacrée à la fuite après le crash aérien est d’une beauté inouïe. Ne citons que ce plan où, après l’enterrement d’un camarade dans la glace, un estropié revient sur ses pas et abandonne sa béquille pour faire un semblant de croix sur la tombe de son ami. Le plan reste large, la musique et les paroles absentes, la durée n’excède pas dix secondes. Tout le film est à l’image de cette bouleversante dignité. En trente minutes de vignettes d’une ineffable pureté, Capra réalise ce après quoi Robert Bresson a vainement couru de 1943 à 1984. Grâce à un art consommé du montage et de l’ellipse, il rend sensible la grandeur de l’homme confronté aux caprices de Dieu (ou du Destin) jusqu’à un discret miracle final d’autant plus émouvant que son effet est redoublé par un geste humain absolument sublime.

That certain thing (Frank Capra, 1928)

Une ambitieuse vendeuse séduit un jeune millionnaire…

That certain thing est une délicieuse petite comédie muette qui dépasse les conventions de base en suivant l’évolution assez inattendue des sentiments de ses personnages. La verve comique souvent basée sur les vannes (à la manière des Surprises de la T.S.F) qui annonce la screwball-comedy nous régale tandis que la délicatesse du découpage de Capra alliée au charme de la pétillante Viola Dana donne une consistance profonde à ce qui s’avère finalement une profession de foi simple et pleine d’entrain dans le rêve américain.

Ladies of leisure (Frank Capra, 1930)

Un jeune peintre issu d’une famille riche fait d’une noceuse son modèle…

Ce film de 1930 est assez significatif de la régression artistique qu’a entraîné, durant les quatre ou cinq ans qui ont souvent été nécessaires aux cinéastes pour maîtriser la nouvelle technique, l’invention du parlant. Alors que Frank Capra avait sur un thème analogue réalisé des comédies muettes merveilleuses de vitalité, cette nouvelle variation autour des chercheuses d’or et des fils de bonnes famille n’est pas convaincante. Cette adaptation d’une pièce de théâtre pèche d’abord par manque de rythme dans la narration. Après une bonne exposition, l’intrigue stagne pendant à peu près une heure. De plus, ce sont désormais les dialogues, dits lentement comme c’était la règle à l’époque, et non les idées visuelles qui racontent l’histoire. Le découpage est bien moins précis qu’il n’a pu l’être auparavant chez Capra.

Par ailleurs, les acteurs n’ont visiblement pas  intégré l’idée que l’arrivée de la parole permet de jouer d’une façon plus nuancée. Ainsi de la scène où Barbara Stanwyck éclate en sanglots à la table de son amoureux. C’est quelque chose qui aurait pu être émouvant dans un film muet, dont la mise en scène est d’ordinaire plus schématique que celle d’un parlant. En l’espèce, ses pleurs sonnent faux et exagéré, à l’image de l’ensemble du film. Ladies of leisure est donc un Capra pour le moins oubliable mais notre homme allait très vite, plus vite que nombre de ses collègues, apprendre à nous livrer des pépites parlantes.