Face au châtiment (The Doolins of Oklahoma, Gordon Douglas, 1949)

Bill Doolin, le chef de la Horde sauvage, s’est amouraché de la fille d’un notable mais son gang ne veut pas être abandonné…

La vivacité de la mise en images permet de passer outre la convention un peu affadissante du scénario et le manque de crédibilité de Randolph Scott en bandit.

 

 

La Reine des rebelles (Belle Starr, Irving Cummings, 1941)

L’histoire d’une femme qui devint hors-la-loi pour défendre la cause sudiste.

Belle Starr est un western de la Fox auquel Zanuck, qui voulait faire une star de Gene Tierney, alloua des moyens conséquents. Et c’est peu dire que la belle star, alors âgée de 21 ans, resplendit, sublimée qu’elle est par un flamboyant Technicolor. Dans sa première partie qui voit une fière propriétaire dépossédée par les Nordistes, le film s’inspire pas mal d’Autant en emporte le vent, succès alors encore assez récent. On retrouve ainsi une terrible scène d’incendie. D’une façon générale, la première partie est de haute tenue en cela qu’elle est dure, percutante et qu’elle évite le manichéisme dans un sens ou dans l’autre. Des deux prétendants de Belle Starr, on ne sait qui est le gentil et qui est le méchant, chacun ayant ses raisons. Il est dommage que dans la suite, les dilemmes cruciaux concernant l’activité hors-la-loi des guérilleros ne restent que superficiellement évoqués avant de se résoudre de la façon la plus conventionnelle et évasive qui soit. La façon dont sont montrés les Noirs -pire que dans Autant en emporte le vent- est aussi assez déplaisante. Belle Starr n’en reste pas moins un agréable western ne serait-ce que pour le plaisir de contempler Gene Tierney dans la fleur de l’âge.

La mission du capitaine Benson (7th Cavalry, Joseph H.Lewis, 1956)

Après le fiasco de Little Big Horn, un capitaine qui s’était absenté lors de la bataille se charge d’aller récupérer les corps de ses camarades, quitte à braver les Sioux…

Série B ne payant pas de mine, 7th cavalery s’avère un très bon western. Son argument dramatique est complexe et original puisque l’enjeu de l’action concerne les morts et leur mémoire. Cette expédition en territoire ennemi pour ramener des cadavres peut légitimement paraître absurde et c’est ce qui fait toute la richesse du film. Les opposants du capitaine Benson ne sont pas ridicules ou caricaturaux puisque leurs motivations sont très solides. Benson peut même apparaître névrotique car son zèle d’origine douteuse (ne s’eusse t-il pas comporté en lâche au moment de la bataille?) met en péril la vie de ses troupes. Dans la scène de l’audition, il est même présenté comme antipathique, interrompant sans cesse ses camarades officiers.

Il n’y a qu’un affrontement mais sa violence est remarquable. Il y a peu d’action mais le scénario est suffisamment bien écrit, les acteurs suffisamment bons et la mise en scène suffisamment solide pour maintenir l’attention. On appréciera encore une fois la concision du style de Joseph H. Lewis qui est peut-être (avec Boetticher?) le réalisateur hollywoodien qui avait besoin du plus petit nombre de plans pour découper une séquence. Seul défaut notable de ce 7th cavalry: le deus ex machina final qu’on voit arriver à trois kilomètres et qui ramène le film vers des conventions desquelles il était jusqu’ici assez éloigné.

L’aigle des frontières (Frontier marshall, Allan Dwan, 1939)

L’histoire de Wyatt Earp à Tombstone.

C’est en quelque sorte le « premake » de My darling Clementine vu qu’il a été réalisé par le même studio, la Fox de Zanuck. Moins digressif que le classique de Ford, Frontier marshall est d’une épure toute tragique: les affrontements avec les méchants sont subordonnés à l’évolution des sentiments des quatre personnages principaux que sont Wyatt Earp, Doc Holliday, la fiancée officielle et la fille de bordel. Par rapport à Ford, Dwan se focalise plus sur l’amitié entre les deux hommes. Il le fait à sa manière simple et d’une beauté primitive, manière qui anticipe celle du sublime Tennessee’s partner qu’il tournera à la RKO une quinzaine d’années plus tard. Le film avance par scènes. Son rythme est tranquille. La dimension morale (établissement du law and order) et la tragédie intime (la rédemption de doc Holliday) sont merveilleusement fusionnées dans un récit déroulé avec une netteté admirable. La mise en scène est d’un parfait classicisme, les images ne mentent pas, il n’y a pas de second degré, pas de différents niveaux de lecture. C’est Allan Dwan, c’est l’enfance du cinéma.

Decision at sundown (Budd Boetticher, 1957)

Injustement sous-estimé (voyez la façon dont il est expédié par les différents critiques du Positif spécial Boetticher de novembre 69), Decision at sundown est pourtant un film excellent, un opus qui ne manque pas d’originalité au sein d’une série, celle des collaborations entre Budd Boetticher et Randolph Scott, par ailleurs génialement uniforme. Ce qui est suggéré, latent dans Sept hommes à abattre ou Ride lonesome est ici  éclatant. Sans se départir de son sens de la litote, le cinéaste montre les affects du héros vengeur joué par Scott. Simplement. Sans pathos, la mélancolique minéralité cède la place à une expression profondément humaine de la douleur. Humaine car instable, imprévue. Les trémolos dans la voix de Randolph Scott au moment de l’assassinat de son ami par le shérif pourri sont remarquables pour trois raisons. D’abord, ils sont à peine perceptibles; ils sont là mais Boetticher reste Boetticher, Scott reste Scott, et il ne s’agit jamais que d’une inflexion de voix qui ne dure pas plus de trois secondes. Ensuite, ils sont d’autant plus tristes qu’ils sont complètement inattendus de la part du héros habituellement impassible. Comme si l’espace d’un instant, la mécanique implacable dérapait. C’est l’émotion qui surgit et l’émotion est par essence imprévisible. D’où, devant cette image, l’impression rare et précieuse de captation et non de simulation d’un état d’âme. Enfin, cet évènement précis renvoie à une tristesse d’ordre beaucoup plus général, comme si l’espace d’un instant le personnage de Scott laissait libre cours à son dégoût devant la pourriture du monde, dégoût accumulé durant ses années d’errance mélancolique.

Cette amertume, ce profond désaccord avec le monde, caractérise le héros tout le long du film. Cela apparaît notamment à la fin, fin exceptionnellement inhabituelle pour le genre. La belle subtilité du film, c’est que les erreurs du héros serviront au moins à une prise de conscience de la communauté. Decision at sundown est d’ailleurs le western le plus politique de Boetticher. Toute l’action y est concentrée dans une petite ville, ce qui le différencie des films « désertiques » du cycle. Il y a plus de personnages, plus de dialogues mais cela n’empêche pas la merveilleuse simplicité de la narration. La ville est représentée par une poignée d’endroits-clés et on retrouve l’unité de temps et l’unité de lieu qui caractérisaient d’autres joyaux du western de série B « politique », tel Quatre étranges cavaliers d’Allan Dwan.

Mon épouse favorite (Garson Kanin, 1940)

Sept ans après que son épouse ait disparu dans un naufrage, un homme se remarie. Mais la première femme n’était pas morte et est bien déterminée à retrouver son mari…

Afin d’exploiter le filon de Cette sacrée vérité, la RKO mit en chantier une nouvelle comédie de remariage avec le couple vedette et le metteur en scène oscarisé. Malheureusement, Leo McCarey eut un accident de voiture qui l’empêcha de diriger effectivement le tournage même s’il fut présent chaque jour en qualité de producteur. Du coup, Mon épouse favorite est une sorte de Canada dry McCarey. Plusieurs des signes extérieurs -thématiques notamment- de l’oeuvre peuvent être rattachés au génial auteur mais il manque l’essentiel, c’est à dire la mise en scène. Ce qui singularisait Cette sacrée vérité parmi les autres screwball comedies, c’était un sens du comique visuel hérité de l’expérience burlesque de McCarey, c’était aussi une tendance à l’improvisation avec les acteurs qui vivifiait considérablement un film à l’intrigue simplissime.

A contrario, le travail de Garson Kanin sur Mon épouse favorite est nettement plus convenu. Cary Grant et Irene Dune semblent moins impliqués. Les gags ne brillent pas par leur inventivité. La lourdeur d’une musique platement illustrative ne fait que souligner la faiblesse de la mise en scène. Ceci dit, le scénario filmé avec application ne manque pas d’effets comiques et le film s’avère plaisant même s’il souffre parfois de sérieuses baisses de rythme.

La chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome, Budd Boetticher, 1959)

On pourrait noircir des pages en parlant d’un film aussi riche que La chevauchée de la vengeance. Mais ce serait ternir l’éclat d’un style dont la beauté vient d’un singulier sens de l’épure, d’une absence évidente de vouloir-dire; la profusion thématique naît ici d’un récit à la rigueur exemplaire. Depuis Bazin, on a beaucoup loué la concision narrative des films de Boetticher scénarisés par Burt Kennedy. On la louera encore longtemps. Notons simplement la secrète mélancolie de Brigade, le personnage joué par le monolithe Randolph Scott. Si le héros est comparable à James Stewart dans un western d’Anthony Mann (disons L’appât), cela ne se finit pas d’une façon aussi lumineuse. Le héros ne repart pas avec la fille et on n’est pas sûr lorsque le film s’achève qu’il surmontera le traumatisme qui a motivé son geste.

Génie de la mise en scène qui allie précision, rapidité et puissance d’évocation. Citons une séquence, une seule: celle où Karen Steele apprend la mort de son mari. Et concluons de suite avec la sentence définitive du jour: aimer le cinéma c’est aimer le western (axiome 1), aimer le western c’est aimer la poignée de chefs d’oeuvre qu’a tourné Budd Boetticher avec Randolph Scott (axiome 2), aimer le cinéma c’est aimer la poignée de chefs d’oeuvre qu’a tourné Budd Boetticher avec Randolph Scott (théorème déduit des susdits axiomes).

Les pionniers de la Western Union (Fritz Lang, 1941)

Les westerns de Fritz Lang ne sont pas ses meilleurs films. Ils sentent trop l’artifice du studio, artifice qui s’accommode très mal avec un réalisme de surface essentiel au genre. Certes, il y a L’ange des maudits, dans lequel Lang a su pousser cette fausseté apparente jusqu’à un paroxysme baroque qui rend le film intéressant mais qui du coup l’éloigne des canons du western classique. En revanche, comme dans Le retour de Frank James réalisé l’année précédente, dans Les pionniers de la Western Union, la raideur de la mise en scène n’apparaît pas comme une licence poétique mais comme un handicap. Les cow-boys sont constamment tirés à quatres épingles, la poussière (si essentielle, la poussière !) est absente. Bref, le vernis documentaire manque cruellement d’autant que le contexte historique (l’établissement du télégraphe après la guerre de Sécession) est lui assez précis.
Lang qui, à l’instar d’Adolf Hitler, s’était régalé des romans de Karl May dans sa jeunesse était sincèrement enthousiaste à l’idée de partir tourner à Monument Valley. Malheureusement, le Teuton n’avait guère le sens du paysage. Il n’insuffle aucune dimension particulière aux fameux rochers. Le style langien, qui s’épanouit dans la rigueur géométrique et dans l’épure du décor, n’est pas celui d’un chantre de la Nature comme peuvent l’être, chacun à leur façon, Ford, Mann ou Walsh. Ajoutons que le scénario manque de rigueur dramatique; de multiples enjeux s’entremêlent mais ne sont pas exploités jusqu’au bout. Ainsi du triangle amoureux.
Les pionniers de la Western Union serait donc sans intérêt ? Eh bien pas tout à fait. Après s’être laissé vaguement suivre pendant une heure et demi, le film surprend lors de sa fin. L’histoire prend son sens et s’auréole d’une dimension authentiquement tragique. L’oeuvre s’avère en définitive particulièrement sombre. Je songe également à l’avant-dernière séquence, un des rares éclats de la mise en scène, séquence qui exude le désespoir morbide et qui contient déja tout Peckinpah.

Sept hommes à abattre (Seven men from now, Budd Boetticher, 1956)

Cette série B mythique représente ce que le courant a pu offrir de plus noble. Le film est dénué de toute prétention signifiante mais pourtant très riche dans la mesure où la narration réduite à l’essentiel permet toutes sortes de projections de la part du spectateur. Le film est dénué de toute toute prétention esthétisante mais son épure stylistique confine au sublime. Les amateurs de western n’ont pas fini de se souvenir de Sept hommes à abattre, de son héros à la mélancolie quasi-spectrale, de ses images minérales.