Un homme traqué (A man alone, Ray Milland, 1955)

Dans une petite ville de l’Ouest, un étranger est pourchassé par des notables l’accusant de leur crime.

Le récit comporte des facilités et des cheveux sur la soupe mais l’exploitation visuelle, dramatique et poétique du vent, de la poussière, de la soif et de la faim insuffle un ton singulier à ce petit western. Les quinze premières minutes presque complètement muettes sont à la fois audacieuses et pertinentes (avec qui parlerait un homme seul dans le désert?).

Voyage sans retour/Ce n’est qu’un au revoir (Till we meet again, Frank Borzage, 1944)

En France occupée, une nonne aide un pilote américain tombé dans son couvent à s’échapper…

Il est étonnant de voir combien, même lorsqu’il réalise un film de propagande a priori aussi standardisé que le tout-venant hollywoodien de l’époque, Frank Borzage reste Frank Borzage. Le background du pilote américain est très stéréotypé et quelques passages obligés relatifs aux barrages allemands ou aux maquis de résistants sonnent faux mais l’abstraction poétique de la mise en scène (décors de studio particulièrement bien mis en valeur par le beau clair-obscur de Theodor Sparkuhl) isole les deux personnages de leur environnement et donne à leur fuite un caractère d’absolu qui transcende le temps et l’espace.

De la scène sublime de la mort de la mère supérieure où la transmission du flambeau de la Résistance est rendue évidente, sans être explicitée, par la composition visuelle jusqu’à ce plan de la jeune femme marchant vers ses bourreaux d’un pas décidé -plan préfigurant la fameuse fin de Frontière chinoise-, Till we meet again peut et doit être vu comme un parcours spirituel au terme duquel l’héroïne, interprétée par la jeune et fraîche Barbara Britton, se retrouvera elle-même. Ce n’est pas par des métaphores sulpiciennes éculées que Frank Borzage retranscrit ce parcours, qui n’a rien d’un chemin de croix, qui a sa part de sensualité et qu’on ne peut rattacher à aucune chapelle religieuse, mais par l’immense douceur de son style* et par une vision de l’amour transcendant qui lui est propre. Comme tous ses chefs d’oeuvre, Till we meet again est une histoire d’amour. Et pourtant, l’homme restera fidèle à son épouse; et pourtant, les amants ne « consommeront » pas ni même n’auront l’idée de « consommer »; et pourtant, ce renoncement à la chair ne sera pas un problème. C’est tout le génie poétique de Frank Borzage que de faire accéder l’amour à une réalité supérieure sans jamais paraître niais.

*Frank Borzage s’avère ici un des très rares réalisateurs de film de propagande anti-nazi à avoir évité la caricature jusque dans ses peintures d’officier allemand (voir la réaction du major après la bavure de ses troupes)

Les naufrageurs des mers du Sud (Reap the wild wind, Cecil B.DeMille, 1942)

Un armateur et le capitaine de son navire, amoureux de la même femme, enquêtent sur des naufrages mystérieux dans les mers du Sud.

Les naufrageurs des mers du Sud est un film d’aventures exotique assez typique du cinéma de DeMille. C’est à dire que pour le dynamisme de la mise en scène, on repassera. Le film est très bavard. En revanche, on se délectera des couleurs éclatantes d’un Technicolor saturé, de l’opulence de la direction artistique, de la composition élaborée des plans, bref de la beauté des images et du charme suranné d’une poésie de studio révolue. A noter aussi que les caractères sont étonnamment complexes, le héros n’étant pas celui que l’on croit au début du film.

The river’s edge (Allan Dwan, 1957)

Un fermier qui vit près de la frontière mexicaine a épousé une jeune femme en liberté conditionnelle. L’ancien amant et complice de celle-ci revient un jour avec un magot d’un million de dollars. Il entraîne le couple dans sa cavale…

The river’s edge est un polar dans lequel les conventions du genre sont complètement transcendées par les auteurs. Il y a d’abord la formidable inventivité d’une équipe de vieux routiers hollywoodiens aptes à créer avec trois fois rien. Voir par exemple la longue et passionnante séquence de la grotte dans laquelle trois protagonistes, un pistolet, un magot et un serpent suffisent pour faire rebondir intelligemment les situations et révéler la nature profonde des personnages. Une des marques du génie d’Allan Dwan dans ce film est sa façon de réduire un décor à quelques éléments clés pour en synthétiser l’essence. Par exemple, un feu de camp et deux arbres lui permettent de réduire la forêt à une scène de théâtre et de faire ainsi fusionner les dimensions du drame avec celles du cosmos. Les possibilités du Cinémascope sont magnifiquement exploitées. La lumière de The river’s edge est également extraordinaire. La vivacité des couleurs et l’épaisseur des textures des accessoires modernes (voitures, mobilier intérieur…) aussi bien que le scintillement des rayons solaires sur la rivière donnent à l’environnement une présence profondément irréelle, subtilement magique. Cette harmonie plastique est cependant régulièrement heurtée par des éclats de violence tel, au milieu d’une séquence nocturne, ce raccord brusque sur le corps ensanglanté d’un flic venant d’être écrasé.

En effet, Dwan n’est pas metteur en scène à faire de la joliesse pour esquiver le traitement du drame. Aussi panthéiste que soit son style, les passions des protagonistes sont au centre des préoccupations de cet authentique humaniste. Passion est d’ailleurs le titre d’un autre de ses chefs d’oeuvre. The river’s edge est d’abord un film d’amour avec des personnages magnifiques. Anthony Quinn est bouleversant de vérité. Lorsqu’il conduit la caravane et qu’il regarde dans le rétroviseur, les tourments intimes de son personnage sont exprimés en deux plans. Debra Paget, affriolante comme il faut, incarne parfaitement l’ambigüité féminine. Quant au personnage de Ray Milland, les auteurs ont eu l’idée de détourner la convention qui régit son caractère de méchant. Idée d’une simplicité biblique qui achève de  faire du polar un sublime poème élégiaque. The river’s edge est un des meilleurs films nés de la miraculeuse association entre Allan Dwan et le producteur Benedict Bogeaus.

Je relis ma critique et je me rends compte de la variété quasi-délirante des adjectifs que j’ai employés pour qualifier la beauté de cette série B. Elégiaque, panthéiste, humaniste…autant de termes parfois contradictoires qui devraient m’engager à revoir ma copie. Mais si le secret de ce joyau baroque et primitif (allez, deux de plus) résidait dans sa faculté à épuiser le cartésianisme de ses commentateurs?

Beau geste (William Wellman, 1939)

Trois frères adoptés par une riche Lady fuient la demeure dans laquelle ils ont grandi lorsque le saphir de leur bienfaitrice est dérobé par l’un d’entre eux. Ils  s’engagent dans la Légion étrangère…

Un beau film d’aventures classique avec de grands sentiments et de belles images. C’est très bien cadré mais ça ne tombe jamais dans l’imagerie. Ca sent la sueur et le sable chaud. Les passages avec le sergent sadique qui cumule tous les vices du monde auraient peut-être gagné à être supprimés car ils éloignent l’oeuvre de sa thématique sur l’honneur et la fidélité fraternelle mais ça reste un film d’excellente facture, une des références du genre.

Uniformes et jupons courts (The major and the minor, Billy Wilder, 1942)

Une comédie réjouissante que ce premier film, certainement pas mineur, réalisé par Billy Wilder à Hollywood. Les dialogues sont piquants, les personnages secondaires bien croqués, le rythme parfait et le comique de situation permanent. Wilder était déja un virtuose de l’écriture, après avoir scénarisé avec son compère Charles Brackett plusieurs comédies de Lubitsch ou Leisen à la Paramount. Sans parler de ses réalisations en Europe. Bref le film est très drôle et on ne s’ennuie jamais car les personnages sont attachants et l’histoire ne se résume pas à une succession de gags. Qui plus est, Wilder introduit sa dose de subversion habituelle en racontant une histoire d’amour entre une jeune femme qui se fait passer pour plus jeune qu’elle n’est et un officier qui ne sait pas qu’elle a plus de douze ans quand il tombe amoureux d’elle.

Vie facile (Mitchell Leisen, 1937)

Lors d’une scène de ménage, un riche banquier jette le nouveau manteau en fourrure de sa femme par dessus le balcon; manteau qui atterrit sur la tête d’une sympathique working-girl. S’ensuit une série de quiproquos jouant sur une supposée relation entre le banquier et la jeune fille déroulés suivant un excellent scénario de Preston Sturges. Un des miracles de la « screwball comedy »,  c’est d’arriver, via des personnages très typés voire caricaturaux et des péripéties de théâtre de boulevard, à une vérité sur les rapports entre hommes et femmes que peu des films sérieux ont atteint depuis. Ici, cela concerne particulièrement leur « représenté » social, c’est-à-dire le fossé entre ce que les gens imaginent de vous et la réalité. Pour expliquer ce paradoxe qui n’en n’est pas un pour qui se rappelle que « grand art » ne rime pas avec « pensum », on pourrait avancer que les conventions narratives n’empêchaient pas une réjouissante liberté de ton de la part des auteurs. D’ailleurs, Vie facile est également une satire percutante des dérives irrationnelles du capitalisme financier. Des acteurs habitués au genre, des répliques spirituelles, un réalisateur qui ne perd jamais le sens du rythme -bref le lustre de la facture Paramount- achèvent de faire du film un petit classique de la comédie américaine.