La taverne de l’enfer (Paradise Alley, Sylvester Stallone, 1978)

En 1946 dans le Bronx, trois frères essayent de s’en sortir.

Comme Rocky, La taverne de l’enfer est une fable à la Capra avec de beaux personnages de prolos immigrés à New-York croyant trouver dans un sport de combat (ici, le catch) la possibilité de vivre le rêve américain. Contrairement à Rocky, la mise en scène est hyper-stylisée. Tel les réalisateurs du Kammerspiel, Sylvester Stallone condense son pessimisme social dans des images d’une grande force. Ainsi, un colosse en sueur montant un énorme pain de glace au dernier étage d’un immeuble lâche t-il subitement son fardeau dans les escaliers. La chute du glaçon est filmée en contre-plongée tandis que les éclats bleutés de sa désagrégation illuminent les quatre coins de l’écran. C’est beau et poignant. Le formidable travail sur les décors en studio annonce le Coup de coeur de Coppola et on note d’ailleurs l’apparition de Tom Waits.

Quoique se terminant de façon plus joyeuse que Rocky, La taverne de l’enfer est un film beaucoup plus noir que son illustre prédécesseur. En effet, Sylvester Stallone ne se contente plus de montrer la pauvreté des immigrés. Il s’en prend au rêve américain dans sa définition même lorsqu’il montre la réussite matérielle des frangins allant de pair avec la déchéance physique de l’un d’entre eux (en même temps que leurs relations, évidemment, se délitent). Son film est parsemé de moments poétiques où le grotesque se conjugue avec le sublime pour mieux faire ressortir le sinistre de la condition des personnages. Exemple: le suicide d’un catcheur retraité qui, ivre, se jette du pont le soir de Noël, « pendant qu’il est heureux ».

Mélange d’artifice revendiqué et de noirceur sociale gorgé de l’humanisme épais et sentimental de son auteur, La taverne de l’enfer est un film bizarre, attachant et franchement magnifique.

Atlantic city (Louis Malle, 1980)

A Atlantic City, un escroc vieillissant et minable trouve une énorme quantité de drogue et en profite pour tenter de réaliser ses rêves.

Atlantic city est un beau film car, tout en montrant le pathétique d’un sexagénaire se rêvant caïd, il n’a aucun mépris pour lui ni pour sa nostalgie un brin faisandée. On le voit repasser ses cravates, promener le chien de sa vieille maîtresse, retrouver un vieux copain cireur de chaussures dans un hôtel de luxe. Ses désirs irréalistes mais ô combien compréhensibles tel celui de posséder sa jolie voisine de trente ans plus jeune que lui le rendent profondément attachant. Sa faiblesse est humaine et le rendra paradoxalement capable d’actes sublimes. Burt Lancaster est magnifique et la jeune Susan Sarandon délicieuse quoique presque trop distinguée pour son rôle. Malle mène son film avec simplicité, ancrant son histoire dans le décor de la ville nouvelle d’Atlantic city où les casinos en construction sont un écho concret à la mélancolie de son héros. Bref, ce film doucement désenchanté est un des plus beaux et des plus justes qui soient sur le rêve américain. C’est aussi le meilleur de Louis Malle.

L’extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap, Leo McCarey, 1935)

Apologue sur le rêve américain vécu par un majordome anglais. Si certains aspects apparaissent un peu caricaturaux aujourd’hui (les yipeeeeee hurlés à tout bout de champ par les cow-boys, la rombière dont on se demande pourquoi l’Américain s’est marié avec…), le film reste un régal. D’abord, la distribution est excellente, dominée par un Charles Laughton des grands jours, irrésistible lorsqu’il s’agit d’exprimer la fierté dans l’obéissance atavique. Ensuite, cette adaptation d’un roman est particulièrement bien écrite, bien rythmée et concise. La foi indéniable en l’Amérique et en ses idéaux est tempérée par des saillies cocasses, notamment sur la légendaire inculture de ses ressortissants (belle scène du discours de Lincoln à Gettysburg récité par Ruggles, ses amis américains étant incapables de s’en rappeler). Peut-être le caractère finalement superficiel des personnages -qui sont avant tout au service de la fable- empêche t-il L’extravagant Mr Ruggles d’atteindre la profondeur émotionnelle des plus grands chefs d’oeuvre de Leo McCarey. Il n’empêche que le couple formé par Charles Laughton et Zasu Pitts est très attachant, notamment parce que pour une fois les amoureux ont des physiques banals, ce sont des gens ordinaires dont l’auteur s’amuse à nous suggérer l’amour, sans jamais les montrer entrain de s’embrasser. Quoiqu’il en soit, encore un classique de la comédie américaine à l’actif de Leo McCarey.