Le tueur s’est évadé (The killer is loose, Budd Boetticher, 1956)

Un caissier complice d’un hold-up s’évade de prison et veut se venger du policier qui tua accidentellement son épouse lorsqu’il fut arrêté.

Malgré l’artifice de certains rebondissements sans lesquels le film se serait conclu aux deux tiers de sa durée, l’impression de concision demeure. Les séquences n’ont pas un plan en trop, ça file vite mais l’épaisseur humaine est préservée grâce à la formidable densité de la mise en scène qui occasionne de surprenantes mais cohérentes ruptures de ton. Les acteurs sont excellents et la photo de Lucien Ballard marie impeccablement la crudité documentaire à la stylisation contrastée. Sans être aussi virtuose que La chute d’un caïd, Le tueur s’est évadé est donc une pépite du film noir de série B.

L’appel de l’or (Jivaro, Edward Ludwig, 1954)

Une Américaine débarque en Amazonie pour retrouver son fiancé qui cherche un trésor jivaro…

Un excellent petit film d’aventures qui en dit long sur la supériorité du Hollywood de naguère. En effet, quoique dénué d’action pendant la majeure partie de son déroulement, Jivaro est humainement et dramatiquement plus riche que l’intégralité des trois Indiana Jones. Servi par un couple d’acteurs d’une extraordinaire sensualité -Fernando Lamas et Rhonda Fleming-, Edward Ludwig excelle à faire naître la tension, une tension érotique notamment, à partir de trois fois rien. Un exemple d’idée judicieuse: le fait de différer de quelques heures le cassage de gueule lorsque le héros sauve la jeune femme de son violeur. Cela fait apparaître la bagarre non comme l’effet conventionnel d’une cause factuelle mais comme le pur surgissement d’une pulsion trop longtemps enfouie. A l’exception d’une poignée de stock-shots sur des animaux sauvages et d’une scène d’action ratée car trop vite expédiée (celle du passage de pont suspendu), Jivaro ne semble jamais « toc » grâce en premier lieu au tournage en décors naturels, exceptionnel pour ce genre de production. Les petites communautés d’aventuriers du bord de l’Amazone, leurs transactions douteuses et leurs rêves frelatés sont rendues présents dans une atmosphère moite et fascinante.

L’implacable (Cry danger, Robert Parrish, 1951)

Sorti de prison, un homme injustement condamné tente d’extorquer de l’argent au caïd par qui il a été roulé.

Cry danger est un petit film noir indépendant tourné dans les rues de Los Angeles. Des dialogues piquants signés Williams Bowers, le charme de Rhonda Fleming, une formidable séquence de roulette russe et une fin étonnamment désenchantée le sauvent de la plus pure des banalités. Pas mal.

Deux rouquines dans la bagarre (Slightly scarlet, Allan Dwan, 1956)

Un film noir est un film en noir et blanc. Jusqu’à aujourd’hui, j’étais d’accord avec cette loi d’airain. Ou plutôt, je suis toujours d’accord mais je n’oublie pas que chaque règle comporte ses exceptions. Et quelle exception que cette flamboyante adaptation de James M.Cain ! Rarement film noir aura aussi bien porté ses couleurs. C’est qu’aidé par la fidèle équipe technique avec laquelle il enchaîne les pépites de série B depuis 1954, équipe brillante chapeautée par le producteur de la RKO Benedict Bogeaus, Allan Dwan signe un film ultra-stylisé, une oeuvre baroque, kitsch diront certains, dans laquelle le Technicolor mis en place par le grand John Alton, tantôt clair-obscur tantôt criard, est le pivot de la mise en scène d’une histoire dont les deux axes sont la corruption municipale et les passions qui animent les deux rouquines du titre.
Deux rouquines, deux soeurs, deux femmes superbes dont l’une sortant de prison, kleptomane et nymphomane est une des névrosées parmi les plus immorales et les plus ouvertement lubriques jamais filmées à Hollywood. Il faut dire que ce film réalisé par un vétéran de 71 ans contient certains des plans les plus érotiques et les plus provocants tournés pendant l’âge d’or des studios. Il faut dire aussi que la fille en question est jouée par Arlene Dahl, une bombe sexuelle qui en viendrait presque à éclipser la charismatique Rhonda Fleming qui, elle, interprète le rôle de la grande soeur qui se voudrait protectrice et morale. Qui se voudrait seulement parce qu’elle aussi, bien que fiancée à un maire vertueux va devoir faire face à ses désirs contradictoires. En face de ce fantastique duo d’actrices, John Payne interprète avec son élégance et sa retenue habituelle le gangster ambitieux aux prises avec les deux femmes. Ce film, plus ouvertement sexuel que les autres du même genre, est également plus cru dans sa représentation de la violence. Ici, les personnages touchés par balles saignent et se vident de leur sang, ce qui est assez rare en 1956 pour être signalé.
Deux rouquines dans la bagarre est donc un chef d’oeuvre atypique, un film de genre que le style lyrique insufflé par Allan Dwan et son génial producteur transcende complètement.