L’escalier (Stanley Donen, 1969)

A Londres, deux vieux homosexuels vivent chez la mère de l’un deux.

Evidemment, à l’époque de sa sortie, Staircase a dû paraître audacieux et certains traits gardent une certaine justesse (la mélancolie du couple devant les enfants qu’ils ne pourront jamais avoir). Toutefois, cette adaptation d’une pièce de théâtre est sûrement le film le plus sinistre de Stanley Donen. La complaisance dans le sordide (l’appartement marronnasse, les tâches de pisse sur les draps…) rend le film très pénible à regarder. Le cabotinage de Burton et Harrisson n’amène ni la vie ni la lumière ni la gaieté ni la vérité qui font cruellement défaut au film.

Le chevalier des sables (The sandpiper, Vincente Minnelli, 1965)

En Californie, une artiste peintre forcée par les autorités d’envoyer son fils en pensionnat séduit le directeur, un homme d’église…

Le genre de film qui fait amèrement regretter le temps révolu de la grandeur d’Hollywood. A l’exception des paysages naturels de Big Sur, tout ici respire la perfection somptueuse du film de studio, une perfection heureusement irriguée par la sensibilité d’un cinéaste authentiquement humaniste. Images de soleil couchant sur la mer en Cinémascope, voluptueuse bande originale (où Johnny Mandel a composé comme ça, au passage, un standard: The shadow of your smile), opulence de la direction artistique, précision classique du découpage.

Cette ode à l’harmonie est une leçon de mise en scène où Vincente Minnelli montre tranquillement sa supériorité sur ses jeunes (et moins jeunes) confrères européens. Toujours judicieusement, il sait nuancer ou appuyer le sens du scénario. En 1965, il n’y avait que lui pour bouleverser le spectateur avec une scène d’amour devant un feu de cheminée. Il réussit non pas en détournant le cliché mais en en rajoutant une couche: ainsi un oisillon vient-il se poser sur Liz Taylor pendant qu’elle est dans les bras de Richard Burton. C’est sublime et cela sonne juste (cet oisillon étant soigné par le personnage de Liz Taylor, sa fonction n’est pas décorative).

Le sentiment de plénitude qui se dégage à la vision du Chevalier des sables vient aussi de la noblesse d’un script où « chacun a ses raisons », de l’absence de caricature (la peinture de la communauté proto-hippie de Big Sur est infiniment plus juste que dans Seconds, film contemporain réalisé par un « jeune ») et de la grandeur des sentiments qui animent les personnages, fussent-ils dévoyés. Cet ultime chef d’oeuvre de Minnelli a ainsi des airs de film de Nicholas Ray revu par Leo McCarey.

Amère victoire (Nicholas Ray, 1957)

Désert de Libye, 1943: deux officiers de caractères opposés et amoureux de la même femme sont intégrés au même commando.

Sur le papier, une coproduction américano-française avec Cürd Jurgens et Richard Burton adaptée d’un best-seller de René Hardy dirigée par le réalisateur de La fureur de vivre avait de quoi faire peur. Amère victoire est pourtant un des trois ou quatre plus beaux films de Nicholas Ray.  C’est que la réflexion sur la lâcheté sous-tendue par le roman est un matériau qui sied parfaitement à ce poète obsédé par les fêlures intimes des durs à cuire. Le lyrisme plastique du cinéaste s’épanouit dans un superbe Cinémascope Noir-et-blanc. On n’est pas près d’oublier les visages des héros se découpant dans la nuit étoilée, donnant une tonalité cosmique au drame filmé, résumant le monde en une scène de théâtre. La dimension plastique et la dimension dramatique de la mise en scène sont peut-être plus intimement liées chez Nicholas Ray que chez aucun autre cinéaste américain.

L’excellente et théâtrale prestation de Richard Burton, la musique lyrique composée par Maurice Le Roux et diverses idées géniales tel que le barillet se révélant vide au moment d’achever un blessé transfigurent le film de guerre et haussent Amère victoire vers la tragédie. Pendant presque tout le film, on peut trouver l’opposition entre les deux officiers trop manichéenne, regretter que l’empathie soit évidente pour le personnage de Burton tandis que celui de Jurgens est systématiquement montré comme un salaud. Et puis arrive un plan sublime à la fin qui explique tout. Au retour de sa périlleuse mission, sa femme l’accueille sans l’embrasser, cherche du regard l’autre. En une seconde, tout son comportement précédent est justifié à l’esprit du spectateur. Et la justification n’est pas morale mais émotionnelle. Amère victoire est donc bel et bien un chef d’oeuvre de Nicholas Ray.