Echec à l’organisation (The outfit, John Flynn, 1973)

A sa sortie de prison, un homme rackette l’organisation qui a assassiné son frère et complice…

Polar hyper-archétypé dans le genre que Phil Karlson et Don Siegel réalisaient à la Columbia. Comme c’est réalisé dans les années 70 et non dans les années 50, le métrage est sensiblement plus long. De plus, le découpage des scènes d’action esquive les difficultés plus qu’il ne s’y coltine et de ce fait accentue le caractère conventionnel des situations représentées. La facilité -merci les ellipses du montage- avec laquelle les deux héros échappent systématiquement à leurs poursuivants divers et variés finit par nous désintéresser de leur sort. Heureusement, Robert Duvall est bien et c’est toujours un plaisir de revoir Robert Ryan. A réserver aux aficionados du genre.

La légende de Jesse James (The great Northfield Minnesota raid, Philip Kaufman, 1972)

Les frères James et Younger s’associent pour un ultime hold-up dans une grande banque nordiste…

Critique, cynique et anti-héroïque, cet énième film sur Jesse James est typique du cinéma américain des années 70. La sanglante épopée des frangins du Missouri est filmée comme une comédie noire dont la manière annonce les frères Coen. Comme dans L’étoffe des héros et Les seigneurs, Philip Kaufman porte un regard amusé sur les laissés-pour-compte d’un changement d’époque. Les frères James étant moins sympathiques que Chuck Yeager ou les Teddys Boys, le ton est (nettement) plus sarcastique. Avec un humour glaçant et ravageur, le film montre aussi bien le décalage entre Nordistes « civilisés » qui jouent déjà au base-ball et péquenauds qui s’imaginent prolonger la guerre de Sécession que le vieux fonds de fascination de ces mêmes Nordistes envers les démonstrations de force les plus sauvages. L’absurde popularité des hors-la-loi parmi les députés ou parmi la foule de la séquence finale montre bien tout ce que l’entreprise civilisationnelle peut avoir d’illusoire. Cette dimension critique, qui ne manque pas de subtilité, est ce que ce western contient de plus singulier donc de plus intéressant.

Colors (Dennis Hopper, 1988)

Un policier près de la retraite est contraint de prendre un jeune chien fou pour l’accompagner lors de ses patrouilles dans les quartiers chauds de Los Angeles.

Les auteurs ont su insuffler une bonne dose de réalisme à une trame narrative reprise de L’arme fatale. Tourné dans les rues de Los Angeles, Colors juxtapose des séquences où l’on voit les policiers au travail, un peu comme dans le chef d’oeuvre du genre, Les flics ne dorment pas la nuit. La progression dramatique y existe mais, exception faite de la dernière partie, elle est secondaire. Le montage brutal accentue la violence des quelques fusillades. Robert Duvall et Sean Penn sont parfaits dans les deux rôles principaux. Le regard sur les gangs ne manque pas d’honnêteté. Comme dans tous les polars dignes de ce nom, l’ancrage social est présent, quoiqu’assez superficiel. Les concessions à Hollywood ont globalement été bien gérées (la fin) et finalement le constat pessimiste sur l’impuissance de la police face aux gangs ne manque pas de force.

Tendre bonheur (Tender mercies, Bruce Beresford, 1983)

Note dédiée à maxine

Un chanteur de country alcoolique et violent est chassé par son épouse. Il se fait engager comme homme à tout faire dans un motel tenu par une mère seule avec son fils.

Un film simple comme une chanson de country. Les auteurs partent d’une histoire classique de chanteur alcoolique qui retrouve l’amour dans les bras d’une jeune veuve et arrivent mine de rien à tisser une jolie réflexion sur les aléas de la vie aplanis par le temps qui passe. Une poignée de lieux évocateurs (l’église baptiste, les bals populaires, la station-service…) autour desquels s’articulent la mise en scène -fonctionnelle mais sobre et d’excellente tenue- épaississent le contexte géographico-social du film. Robert Duvall est immense, parfait dans son rôle. Tendre bonheur est un bon film.

Le prédicateur (The apostle, Robert Duvall, 1997)

L’itinéraire d’un prêcheur extraordinairement charismatique dans le Sud des Etats-Unis, tiraillé entre ses pulsions violentes et sa foi sincère.

Un des films les plus singuliers des années 90. C’est d’abord le portrait d’un personnage complexe chez lequel roublardise et ferveur religieuse sont mêlées si intimement qu’on ne peut séparer le bien du mal de sa personnalité. Le prêcheur de Duvall est un être de chair, de sang et de foi et il n’apparaît jamais asservi aux nécessités du  récit ni a fortiori d’un quelconque discours.  Ainsi le christianisme évangéliste est montré sans théorie de l’auteur préexistante au film. Grâce à cette pureté du regard, Robert Duvall va encore plus loin que Richard Brooks dans  Elmer Gantry lorsqu’il s’agit de saisir les contradictions et l’importance sociale fondamentale de la religion à l’américaine.

Difficile de percer le secret d’un film au charme aussi subtil mais on peut dégager une caractéristique du style de Robert Duvall qui contribue à expliquer la fascination créée: la narration quasi-imperceptible qui avance par méandres, épousant les pérégrinations du prêcheur sans nuire à l’unité de l’oeuvre et sans la tranformer en vulgaire road-movie. Il y a là une souveraine liberté dramatique comparable à celle de Renoir. Les évènements se déroulent d’une façon naturelle.  Duvall laisse le temps aux séquences. Il faut voir par exemple la formidable scène où un redneck est converti alors qu’il avait l’intention de détruire l’église. L’incertitude quant à l’évolution des évènements est totale, aussi bien pour le spectateur que pour les paroissiens. Les génies de Duvall metteur en scène et de Duvall acteur coïncident alors.

Il n’y a donc pas de discours, Robert Duvall se contente de montrer les choses. Ce qui rend son film si précieux, c’est qu’il les montre avec amour. Même quand ils sont faibles, l’amour des gens rayonne à chaque plan, un amour qui n’a rien à voir avec la démagogie ou le sentimentalisme. Personne depuis Michael Cimino n’avait aussi bien filmé les habitants de l’Amérique profonde. Personne ne les avait filmés avec un tel respect, une telle empathie. Et encore: l’absence de dimension symbolique sur l’Amérique rend les personnages du Prédicateur encore  plus proches du spectateur que ceux de Voyage au bout de l’enfer. Une empathie qui vient peut-être du fait que Duvall a porté son sujet pendant 13 ans avant de se décider à le financer et le réaliser lui-même.

Le prédicateur est une plongée au coeur de l’Amérique profonde sans pittoresque ni prétention sociologique mais débordant de foi, d’humilité et de maîtrise tranquille du cinéma, tous attributs qui en font un des plus beaux films américains de ces vingt dernières années.