Les ailes de l’espérance (Battle Hymn, Douglas Sirk, 1957)

En Corée, un pilote américain traumatisé après avoir bombardé un orphelinat en Allemagne entreprend de sauver une centaine d’enfants menacés par la guerre.

Une histoire aussi extraordinaire est bien sûr authentique. Elle offre au maître du mélodrame la possibilité de mettre en scène des moments d’une renversante perversité tel celui où le héros s’effondre, violemment insulté par la radio allemande (à laquelle le spectateur est alors obligé de donner raison). Pendant les trois quarts du métrage, Sirk parvient à garder une certaine honnêteté dans le traitement de la crise de conscience de son personnage et à maintenir l’équilibre très périlleux entre film de guerre et récit rédempteur. La dernière partie détonne car, aussi factuellement véridique soit-elle, elle est intégrée de façon à résoudre triomphalement un drame insoluble; en effet, quoiqu’Hollywood nous en dise, un péché aussi lourd ne se rachète pas aussi simplement. Le poids de Universal, s’il permet un rendu plastique somptueux, se ressent aussi dans un récit alourdi par de trop nombreuses séquences de combat aérien visant à en mettre plein la vue avec les effets pyrotechniques. Ainsi, Les ailes de l’espérance est un beau film dont quelques scories hollywoodiennes nuisent à la cohérence profonde et l’empêchent de figurer parmi les chefs d’oeuvre de Douglas Sirk.

L’opération diabolique (Seconds, John Frankenheimer, 1966)

Un quinquagénaire américain accepte l’offre d’une mystérieuse entreprise qui lui propose de changer complètement d’identité.

L’idée de base est originale et intéressante mais mal développée. Le manque de précision coule le film. Où est l’intérêt de l’entreprise là-dedans? Comment finance t-elle ces programmes très coûteux? Questions essentielles qui auraient nécessité une réponse pour rendre la fable crédible. En plus de ça, les auteurs ont intégré des séquences de paganisme longues et sans autre intérêt que de montrer des jeunes filles à poil.

John Frankenheimer a cru pouvoir compenser ces lacunes de la narration avec des affèteries de réalisation tel des séquences filmées depuis le menton des personnages. Evidemment, ce genre de bizarrerie tourne vite court. Quoique doté de qualités certaines (la musique stridente et mélodique de Jerry Goldsmith ou encore l’interprétation de Rock Hudson qui ceci-dit n’a pas grand-chose à jouer), Seconds, film roublard mais paresseux, est un exemple de plus de la fumisterie du cinéma libéral américain des années 60.

L’expédition du Fort-King (Seminole, Budd Boetticher, 1952)

Un officier dont le meilleur ami est le leader des Séminoles est affecté dans une garnison menée par un commandant qui veut anéantir ces Séminoles.

L’expédition de Fort-King est un western conventionnel reposant sur des dilemmes psychologiques éculés et peu développés. Les enjeux politiques de la pacification de la Floride sont outrageusement simplifiés suivant un procédé chère à la mauvaise dramaturgie hollywoodienne: le personnage du méchant porte tout le poids de la responsabilité du mal. Ce qui rend le film assez niais. Reste le décor inhabituel des marais de Floride mais la mise en scène n’a pas la vigueur de celle de Walsh dans Distant drums.

Rendez-vous de septembre (Come September, Robert Mulligan, 1961)

Un riche Américain qui passe tous les mois de septembre sur la Riviera italienne avec une maîtresse du cru apprend que celle-ci va épouser un autre homme…

Rendez vous de septembre est une comédie sentimentale complètement insipide. Comment croire à la réalité de ce play-boy américain qui se met soudainement à jouer les chaperons avec des jeunes filles en goguette dans son hôtel? Le film n’essaye même pas de nous y faire croire et de toute façon, cette aberration ne provoque que des gags convenus. L’inconsistance dramatique n’a d’égale que celle du style dont l’intérêt se limite à un filmage de l’Italie façon carte postale. Reste la plastique de Gina Lollobrigida…

Son seul amour (One desire, Jerry Hopper, 1955)

Une entraîneuse de bar tente de refaire sa vie dans une ville de province avec son amant croupier mais la fille du banquier local tente de séduire ce dernier…

C’est un beau mélodrame produit par Ross Hunter, le collaborateur de Douglas Sirk à Universal. Anne Baxter est impliquée dans son rôle, le Technicolor est superbe, les péripéties romanesques sont bien agencées. Il n’y a simplement pas la profondeur des meilleurs films de Sirk parce que la cristallisation du mal dans un seul personnage simplifie l’oeuvre et annihile toute critique sociale en même temps que toute originalité psychologique.

Cette terre qui est mienne (Henry King, 1958)

Pendant la Prohibition, un riche viticulteur californien décide de marier sa petite-fille à un concurrent. Mais son petit-fils d’adoption s’en éprend…

Cette terre qui est mienne est un parfait archétype de « mélodrame flamboyant ». Le Cinémascope-couleurs est magnifique, les torrents symphoniques déclenchent les torrents de larmes et le récit romanesque mené d’une main de maître montre du doigt le dévoiement des idéaux capitalistes. Ceci-dit, la mise en scène est peut-être un peu trop convenue, un peu trop attendue pour transfigurer le canevas, certes riche et intéressant. C’est ce qui différencie un vétéran classique comme Henry King de modernes comme Douglas Sirk ou Nicholas Ray qui sont plus à même de filmer des névrosés parce que le déséquilibre de leur style répond à celui de leurs personnages. Voir par exemple les terribles séquences d’ivresse dans Ecrit sur du vent ou La fureur de vivre avec les personnages qui déambulent dans le cadre. Chez King, il n’y a pas de déambulation. C’est dans ce genre de film un manque non négligeable. Il n’empêche pas de passer un excellent moment devant un sommet de narration mais il empêche la transmission de la secrète vibration qui ferait sortir les héros de l’écran.

Taza, fils de Cochise (Douglas Sirk, 1954)

Le jeune chef apache Taza veut poursuivre  l’oeuvre de paix de son père et doit affronter Geronimo qui continue la lutte contre l’homme blanc.

Le seul western réalisé par Douglas Sirk met en avant les Indiens mais sa morale est assez douteuse. Il prône la collaboration. D’après Taza, il vaut mieux collaborer avec l’envahisseur et bien manger que fuir dans le froid et la faim. Drôle d’idée de la dignité d’un peuple. Outre cette ambigüité  idéologique, Taza, fils de cochise n’est de toute façon pas un film très intéressant. Rock Hudson joue comme un roc, c’est ce qui le différencie par exemple de Robert Taylor dans La porte du diable, western pro-Indien d’Anthony Mann dans lequel le drame politique se doublait d’une tragédie intime qui rendait le film bien plus riche. Enfin, Taza est plastiquement assez quelconque. Dans la mesure où il met en scène des cohortes de tuniques bleues à Monument Valley -motif maintes fois sublimé par John Ford-, l’absence d’un poète des grands espaces américains derrière la caméra se fait ressentir d’autant plus cruellement…

Le sport favori de l’homme (Howard Hawks, 1964)

Un expert connu pour ses articles sur la pêche est invité par une jeune attachée de presse à un tournoi. Seul problème: le journaliste n’a jamais pêché de sa vie.

Avec cette comédie loufoque, Howard Hawks tenta de renouer avec ses réussites passées, L’impossible Monsieur Bébé en premier lieu. Malheureusement, Le sport favori de l’homme n’est qu’un pâle ersatz des classiques hawksiens. La faute d’abord à un rythme paresseux. Le film dure deux heures, c’est bien trop long au vu de l’indigence dramatique du film. Les gags sont peu inventifs voire simplement repris tel quel des comédies précédemment réalisées par Hawks. Enfin, Rock Hudson, en s’appliquant à copier Cary Grant, fait cruellement regretter l’absence de son prédécesseur dont il n’a ni la fantaisie naturelle ni le charme inné. Son corps horriblement guindé n’est pas à son aise avec le burlesque hawksien. Bref, ce recyclage très faiblard n’a pour intérêt qu’une poignée de moments sympathiques dans lesquels les vieilles recettes hawksiennes parviennent à arracher un sourire ainsi que le charme de la trop rare Paula Prentiss.

Victime du destin (The lawless breed, Raoul Walsh, 1952)

Je vous ai déja parlé de Bruce Springsteen ? Non, je ne crois pas. C’est un blog cinéma ici. Et pourtant, il y a toute une famille de films américains, tout un genre dont les contours n’ont pas encore été tracés, qui se définit par une inspiration springsteenienne. Prenez ce film avec un jeune con apathique aspirant à la tranquillité près de sa pompe à essence mais qui finira rattappé par les blanches ténèbres de son passé. C’est Darkness on the edge of town en film. « Everybody’s got a secret Sonny, something that they just can face ». C’est aussi, vous l’avez reconnu, La griffe du passé, chef d’oeuvre de Jacques Tourneur, film préféré de Bruce Springsteen. Quel rapport avec Raoul Walsh, poète de la volonté de puissance, chantre d’un individu qui se livre complètement à ses désirs les plus impérieux ? Un certain romantisme peut-être. Romantisme hérité d’un goût secret pour les romans européens du XIXème siècle pour l’un, romantisme hérité d’une enfance passée sur le toit de la maison familiale à s’évader avec les comptines d’Elvis et de Phil Spector pour l’autre. Et des deux côtés un génie de la narration fondamentalement américain.

The lawless breed donc, évocation ultra-romancée de la vie du mythique hors-la-loi John Wesley Hardin. John Wesley Hardin rêve de s’établir dans une ferme avec son amour de jeunesse (Rosie, prénom springsteenien s’il en est) mais le déterminisme social, le manque d’argent, l’impatience et une envie de jouer avec le destin liée à un conflit ouvert avec son père le conduisent à une fuite en avant jonchée de cadavres. Adam raised a cain pour l’Oedipe mal réglé, Johnny 99 pour les tueries, Thunder road pour l’envie de partir loin avec la chérie se rappellent tout naturellement à notre souvenir pendant la projection. Raoul Walsh auréole le fait divers d’un fatum. Finissons en mentionnant Rondo. Rondo, c’est un des chevaux les plus rapides du Texas. Dans cette hommage prescient de Raoul Walsh à Bruce Springsteen, Rondo se substitue à la fameuse « sixty-nine Chevy with a 396 » dans la course que doit gagner le héros pour remporter son argent.

La belle espionne (The sea devils, Raoul Walsh, 1953)

Ce film est avant tout un modèle de concision dramatique, un récit mené tambour battant qui offre au spectateur attentif un sous-texte d’une belle richesse. Il faut préciser ici que le scénario a été ciselé par le grand Borden Chase. A travers des échanges verbaux qui ne manquent pas de sel, ce pur film d’aventures parle du couple (la belle espionne en question est avant tout une menteuse et une cachotière vis-à-vis du héros Gilliatt, elle se comporte donc avec lui comme si elle était sa maîtresse) avec l’élégance caractéristique des meilleurs films hollywoodiens, c’est à dire sans en avoir l’air, en faisant croire que ce qui compte c’est la truculence, l’humour et l’action. Et de fait, c’est bien à travers le récit d’aventures et non malgré lui que s’expriment les sentiments des personnages.

Le film est purement walshien dans la mesure où la dramaturgie est guidée par les états d’âme du héros, par ses pulsions, par son amour qui le fait grandir par rapport à son alter-ego rival qui lui restera toute sa vie un contrebandier ne s’intéressant qu’à l’argent et aux filles faciles. D’ailleurs, les moments les plus faibles du film sont ceux dans lesquels l’espionne effectue sa mission en France, une poignée de séquences purement fonctionnelles durant lesquelles Gilliatt est temporairement évacué de l’intrigue. Pourtant, ce qui empêche La belle espionne de se hisser parmi les plus beaux chefs d’oeuvre de Raoul Walsh, c’est aussi et surtout le manque désespérant de charisme et d’expressivité de Rock Hudson. Si un acteur de la trempe d’Errol Flynn l’avait remplacé, gageons que Gilliatt aurait eu un tout autre panache…Le film n’en reste pas moins un joyau, un témoignage précieux d’une ère où la fusion entre spectacle et vision personnelle du cinéaste était totale.