La déesse (Satyajit Ray, 1960)

Suite à un rêve, un notable indien pense que sa jeune bru est la réincarnation de la déesse Kali. Quelques miracles s’ensuivent qui mettent la famille en émoi.

Que feriez vous si on vous prenait pour un dieu? Que feriez vous si votre conjoint était pris pour un dieu? Pas évident de répondre. Moi qui ai un ego surdimensionné, je croyais que ça me plairait bien de recevoir des offrandes des quatre coins du pays et de voir les gens s’agenouiller à mes pieds mais après avoir regardé La déesse, je n’en suis plus si sûr. C’est qu’un tel statut vous éloigne immanquablement des gens que vous aimez et on le voit très bien ici. On le voit dans des séquences d’une cruauté innocente et déchirante.

Cette idée de départ développée dans un récit qui a la concision et la force évocatrice d’une nouvelle de Maupassant permet à Satyajit Ray de s’intéresser au conflit entre tradition et modernité et au rapport d’une société archaïque (entendre: « païenne ») au sacré. Le fait que ces thématiques s’articulent autour de l’évolution d’un jeune couple confronté au poids écrasant -et injuste- de cette responsabilité enrichit le film et l’empêche de verser dans le didactisme schématique qui plombe d’autres films de Ray. Il y a quelque chose du mélodrame dans l’histoire de cette femme doucement broyée par sa société.

La jeune Sharmila Tagore est sublime. Plus qu’aucune autre actrice du cinéaste indien, elle a la beauté hiératique de la femme en sari avec gommette sur le front mais cela n’empêche pas son visage d’être finement expressif. Ainsi, un mouvement d’oeil en dit énormément sur son état d’âme alors que sa position la force à rester passive.

Ce genre de subtilité se retrouve à tous les niveaux de la mise en scène d’un film profondément dialectique. En effet, si la position anti-religieuse de Satyajit Ray ne fait à la fin aucun doute, la narration est suffisamment complexe, les différentes parties sont suffisamment respectées pour que le mystère soit entretenu jusqu’au bout. Le discours de l’auteur passe essentiellement par le récit et la mise en scène même si le dernier acte peut apparaître légèrement schématique.

Enfin, la subtilité de la mise en scène n’a d’égale que sa splendeur. La beauté intense de la lumière, l’harmonie des cadrages et plusieurs séquences nocturnes dans la campagne rappelant Murnau et Mizoguchi achèvent de faire de La déesse un magnifique chef d’oeuvre.